• après l'humain ?
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  • Karen O'Rourke

des cartographies autres

Les données que nous générons tous les jours en utilisant téléphones portables, cartes de crédit ou moteurs de recherche s'avèrent redoutablement persistantes et, qui plus est, accessibles à partir de n'importe quel point du globe, alors que de nombreuses œuvres d’art créées pour être diffusées disparaissent, sans laisser de trace. La surabondance de l'information d’aujourd'hui deviendra-t-elle la pénurie de demain ? Nos « corps de données » seront-ils bientôt condamnés à un régime de « malbouffe » ?

En étudiant les projets cartographiques d’artistes dans mon livre Walking and Mapping1, j’ai été frappé par le nombre d’expériences innovantes menées ces dernières années. La plupart ont été documentées sur le Web, certaines ont connu une existence qu’on pourrait qualifier de « fulgurante », mais bien peu ont survécu. Pour que les efforts de cartographie autres puissent prospérer, ils ont besoin de pouvoir tirer parti des expériences antérieures. Artistes, critiques et historiens attirent l’attention sur des prédécesseurs oubliés : cela peut être un moyen efficace pour forger une nouvelle tradition dans laquelle situer les expériences contemporaines. Mais ils ne peuvent le faire que si les œuvres des prédécesseurs sont trouvables : il faut pouvoir les identifier, les situer dans un ensemble signifiant. Comment ces projets ont-ils été conçus ? Quelles traces ont-ils laissées ? De ce constat est né le projet d’une archive réunissant une documentation sur les œuvres produites et les événements programmés dans le domaine de l’art et la cartographie.

À terme, cette archive aura vocation à devenir une plate-forme de consultation pour un vaste ensemble de projets cartographiques susceptible d’ouvrir des perspectives inédites aux artistes, aux scientifiques et aux designers en leur permettant d’opérer des rapprochements et des recoupements avec leurs propres recherches. Elle permettra également de diffuser à un plus large public les résultats de ces travaux.

Pour ce faire, il faudrait bâtir une base de données robuste, à l’aide de logiciels libres, qui réunira des documents réalisés, tant par des créateurs de cartes et d’œuvres dans lesquelles les cartes sont enchâssées, que par des historiens et des théoriciens qui témoignent de la réception critique de ces projets. Rassemblés en une base de données dynamique maintenue sur le long terme (et reliée à un réseau plus vaste de bases de données « sœurs »), ces documents pourront constituer un point de départ pour de nouvelles recherches.

La contextualisation de ces œuvres nous amènera à développer des méthodes pour les relier efficacement. Les chercheurs dans le domaine des réseaux ont attiré notre attention sur le fait qu'une grande partie du Web reste inexplorée par les moteurs de recherche2 : de nombreuses zones sont coupées des principaux centres nerveux. Les créateurs de nouveaux sites intègrent des hyperliens vers les sites les plus populaires. Mais ces liens fonctionnent à sens unique. Si les nœuds individuels ne sont pas reliés à partir de la terre ferme (les sites les plus sollicités, et donc les mieux connectés), ils demeurent des îlots, ou dans le meilleur des cas ils forment entre eux des archipels isolés, des niches partagées.

Les projets de plusieurs artistes se réfèrent aux « chants de piste » des Aborigènes Australiens. Il s’agit d’un réseau de chemins à travers la terre, le ciel et même sous la terre, qui marque les itinéraires suivis par l’ancêtre totémique de chaque groupe durant le Temps du Rêve . Ce système de pistes offre-t-il un modèle pertinent pour un réseau de cartographies alternatives ? Cette culture autochtone propose le modèle d'une tradition dynamique, qui a su évoluer et qui aujourd’hui s'adapte aux conditions de la mondialisation. Les itinéraires des ancêtres sont réactualisés dans des chansons, des histoires, des danses et des peintures. Loin d'être un paysage mythique formé une fois pour toutes, au temps jadis, le Temps du Rêve3 invite à créer de nouveaux chemins et de nouvelles expériences. Dans le cadre d'un ensemble plus vaste, chaque œuvre d'art peut être connectée à un grand nombre d'autres. Il n'y a pas de début ni de fin, et on peut toujours étendre l'espace entre deux sites pour laisser émerger une nouvelle histoire.

Cette approche serait-elle applicable à l’échelle d’une « carte des cartes » mondialisée ? Pourrions-nous imaginer une carte piétonnière « bottom-up » (ascendante) qui emprunte à la fois à des chants de piste et à des maillages contemporains ? Elle n'aurait pas besoin d'être aussi uniforme que les modèles « top down » (descendants), il suffit qu’elle soit lisible par tous, tout en préservant les particularités de projets membres.

Cette carte recueillera des expériences menées non seulement sur Internet, mais aussi dans l'espace physique géographique : des promenades, des spectacles, des objets, des environnements. Elle retracera les chemins entre les nœuds et les réseaux existants, en tant que destinations ou points d'entrée possibles. Pour relier les principales « méta-cartographies » de ces dernières années, la carte cherchera activement d'autres cartes. Des objets pourront être construits et placés sur la carte, en consignant ainsi des traces de projets éphémères. Conservés ou reconstruits, ils pourront être expérimentés dans de nouvelles formes que personne n’aurait imaginées au départ.


Karen4 O'Rourke

  1. 1 Extrait de Karen O'Rourke, Walking and Mapping: Artists as Cartographers (Cambridge : MIT Press, 2013), pp. 245-247.
  2. 2 Voir Albert-László Barabási, Linked. (Cambridge: Perseus Publishing, 2002).
  3. 3 Barbara Glowczewski, Yapa – peintres aborigènes de Balgo et Lajamanu, Paris: Éditions Baudoin Le Bon, 1991.