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  • Nils Aziosmanoff

édito n°3 - confiance

Le monde est plat et il n’a plus de centre. Voyageurs immobiles, nous traversons l’horizon via nos écrans, nouveaux véhicules de la multitude connectée. En peignant sa Corbeille de pommes vue sous différents angles à la fois, Paul Cézanne exprimait déjà un monde multidimensionnel en gestation. Un siècle plus tard, la proximité numérique lui donne raison : elle diffracte l’espace et combine les perspectives. Un nouveau territoire hybride s’ouvre, à la croisée du monde physique et de la sphère virtuelle, où bientôt l’homme symbiotique sera relié au tout. Mais le foisonnement des possibles brouille les repères, estompe les traces et floute les trajectoires. En s’octroyant le don d’ubiquité, l’homme perd le sens du récit. Désorienté, il cherche à cartographier la complexité. De tout ce qui l’entoure, il extrait des données, les quantifie, les analyse et les stocke. A coup de chiffres, il veut baliser l’indicible, domestiquer le hasard et rationnaliser le chaos, afin de ranger le monde qui vient au rayon des prévisions. Il délaisse l’utopie pour la norme, qu’il revêt pieusement d’une parure de destin. Pressé par les circonstances, il délaisse la grotte de Platon pour la Babel planétaire. La réponse programmée remplace la vagabonde incertitude du connaître, le « naître avec ». Car après avoir dompté l’espace, l’homme veut prendre possession du temps.  

Mais le futur est un enfant du hasard, champion de l’incertain et grand maître des dés pipés. De dérobade en dérobade, il s’est même volatilisé. Car ébloui par les prouesses du progrès technologique, l’imaginaire collectif ne se projette plus. Toujours en retard d’une nouveauté, il peine à dépasser l’horizon de l’instantané. Le voici coincé dans un « aujourd’hui en mouvement », nouvel espace temps souple et granulaire, qui sacre le règne de l’instant présent. Privé d’après, l’homo numericus arpente l’enclos de l’immédiat.

Mais cet état n’est-il pas une heureuse nouvelle, le signe annonciateur d’un profond changement ? Ce règne de « l’actuel » ne nous rappelle t-il pas que chaque chose faite ici et maintenant s’inscrit dans l’inéluctable chaîne des causalités, et qu’elle est constitutive d’un futur à naître ?  

C’est peut être à cette « urgence de vie » là que, plus que d’autres, les artistes du numérique ont su nous préparer. En dotant l’œuvre de capacités de voir, d’entendre, de ressentir et de s’exprimer, ils en font non seulement l’immanent miroir de notre humanité, mais un alter égo vivant qui transcende notre relation au monde. Car voici qu’il convoque notre propre créativité par l’expérience d’un état « d’être en mouvement » qui se joue ici et maintenant. Nous voici embarqués dans l’exploration de rivages intérieurs, ces facettes de la personnalité qui, pour Bouddha, ne créent pas des « je » mais des « nous uniques ».

En stimulant notre présence aux réalités du monde par l’exercice de la relation, l’art numérique éveille notre capacité d’empathie. Ce faisant, il nous apprend à cheminer avec le hasard et à danser avec l’incertain. Il nous enseigne que la confiance, le « croire ensemble », nait de l’altérité. Il nous engage vers un apprentissage de nous-même qui, bien plus fécond que la recherche de futurs prêts à consommer, inscrit notre singularité dans une vision symphonique du monde.


Nils Aziosmanoff