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  • Serge Tisseron

le robot, l’homme, et son obscur désir pour l’objet

Autour des robots, l’humeur est à l’optimisme : les articles qui leur sont consacrés dans les journaux les présentent volontiers comme de sympathiques petits bonshommes qui seront bientôt à notre service, un peu comme les oiseaux et les souris qui fabriquent la robe de Blanche Neige dans le film éponyme de Walt Disney. Mais c’est compter sans l’obscur désir que l'homme éprouve pour ses créations. Un obscur désir qui est au centre de la série suédoise Real Humans (en français 100% Humains1) . L'une des héroïnes, qui a d’abord acheté son robot comme coach sportif, se sent mieux comprise par lui que par son mari et finit par le choisir pour compagnon. Son amie, elle, déclare avoir eu le « coup de foudre » pour l'humanoïde qu’elle a acheté dans un supermarché. Quant à l’adolescent Tobias, il tombe amoureux fou de la robote que ses parents ont acheté pour entretenir la maison et lui fait une déclaration en bonne et due forme. « Je pense à toi tout le temps, je pense tellement à toi que ça m’empêche de dormir ». Au point que son père l’emmène chez une psychologue à laquelle il déclare : « J’ai beau me dire que c’est une machine, ça ne sert à rien, c’est même pire ».

Sommes-nous en pleine science-fiction ? Non, nous sommes dans la réalité de la relation que nous entretenons avec les objets qui nous entourent. Nous ne pouvons pas nous empêcher de les aimer, et parfois plus que nos propres enfants que nous grondons durement, et parfois même avec lesquels nous nous fâchons quand ils endommagent ou cassent nos objets chéris. Seulement voilà : nous nous cachons ce désir à nous-même, et avec les robots, cela deviendra impossible. Le désir qui pousse l’homme, depuis les origines, à fabriquer des machines et à en tomber amoureux s’imposera, et la vérité sera aveuglante. Alors le mouvement qui nous pousse à trouver les robots sympathiques parce que nous les considérons comme de super outils s’interrompra brutalement : nous penserons que les robots nous menacent, nous en aurons peur, et peut-être même certains d’entre nous rêveront-ils de revenir à un moment de l’histoire où ils n’existaient pas. Mais en réalité, ce n’est pas les robots qui nous feront peur, c’est notre désir pour eux. Un désir totalement humain, mais qu’un long refoulement culturel nous aura fait ignorer au point de transformer sa découverte en un traumatisant retour du refoulé.
Alors, n’attendons pas d’y être forcés par les progrès de la robotique pour reconnaître l’obscur désir qui nous pousse à être amoureux de nos objets. Apprenons dès aujourd’hui à considérer nos outils animés comme des objets de désir à part entière, différents à la fois du règne animal et humain. Les robots ne feront jamais que simuler des comportements, y compris dans le domaine émotionnel, mais cela suffira à pouvoir nous rendre amoureux d'eux. Pour justifier à leurs propres yeux ce qui risque de leur apparaître comme une attitude indigne, peut-être certains seront-ils alors tentés de déclarer que les robots sont vivants eux aussi. Apprenons plutôt dès aujourd'hui à penser qu'on peut être amoureux d'une machine... Cela nous évitera bien des quiproquos.

apprivoiserlesecrans.com.


Serge Tisseron

  1. 1 La première saison s’est terminée en en juin 2013 sur Arte.