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  • Janique Laudouar

« avez-vous une carte d'émancipé ? »
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« Plan d'action pour l’Émancipation » était remis à chaque responsable. La société était maintenant clairement divisée : les Émancipés et les autres. Avant, il y avait les Riches et les Pauvres, les immigrés et les autres. Aujourd'hui même un immigré peut devenir un Émancipé s'il s'en donne les moyens. Après la société Consommation, la société de l’Émancipation. La loi sur l’Émancipation du nouveau gouvernement commence à produire des résultats. Au début c'est l'enthousiasme. Enfin la singularité 1reconnue. Enfin un monde qui accepte de changer. « Avez-vous parlé à votre robot aujourd'hui ? » , « Le saviez-vous, votre voiture autonome peut tout vous expliquer ! »,  « Libérez-vous  des tâches aliénantes ». L'une des lois les plus innovantes, qui a pour objectif de redonner au citoyen son autonomie, a été saluée. Autonomie pour l'homme, à quand l'autonomie pour son robot ? Le débat est lancé, l'intégration du robot a remplacé l'intégration des humains. Des entreprises privées ont pris le relais pour orchestrer avec des campagnes jamais égalées. Une gigantesque loterie nationale où chacun avait sa chance d'obtenir sa carte d’Émancipé, un peu à la manière de la loterie américaine qui permettait à tout un chacun d'obtenir une green card, une carte verte de résident aux États-Unis.  Le nouveau gouvernement est assez fier de son mot-clef positif. Émancipé. « Prenez votre vie en main », « Libérez votre créativité », « Ask your Robot ». Être un citoyen émancipé, ça se mérite. Obtenir. Exiger. S'accrocher. Se battre. Évincer les autres au besoin au nom de l'altruisme. Tout le monde veut être labellisé comme Émancipé. Le  Train de l’Émancipation fait  penser à ces bus de pays « en voie de développement »  où s'agglutinent à l'arrière une horde d'adolescents hurlants. Ce n'était pas l'image officielle qu'on trouvait partout et qui avait surclassé Marianne dans les mairies. « La route vers l’Émancipation » était semblable à une publicité pour automobiles de luxe, d'abord sinueuse, puis après quelques lacets, une montée vers le ciel, et la découverte d'un horizon éclatant. La vidéo était encore mieux. Comme dans un jeu de piste un jeune couple s’arrêtait plusieurs fois pour demander de l'aide qu'on lui donnait bien volontiers. Allégorie renouvelée de « Aide-toi et le ciel t'aidera », « aide-toi et ton robot t'aidera ».  Les aides de l'Etat sans contrepartie, c'était définitivement terminé.

            Tout le monde pouvait prétendre à être émancipé et faire quelque chose de sa vie. Les aides, c'était l'intelligence artificielle, la robotique, mais surtout le devenir soi. On passait son test d’émancipation comme on passe son permis de conduire. Il fallait trouver l'argent pour se payer des cours, des coachs, des boot camps de développement personnel. La récompense était la carte d’Émancipé, plus prestigieuse que la carte Électorale. L'émancipé, même s'il ne faisait pas partie de l’Élite, échappait au moins à la condition de citoyen de seconde zone relégué dans des habitats sans âme et dans des professions sans intérêt dont personne ne voulait.  Face au même métier l'émancipé aurait su faire surgir en lui ce qu'il avait de meilleur. Servir les autres était un honneur et non une humiliation . On pouvait le faire avec panache et humour, puisque c'était une tâche choisie. Un  travail ingrat pouvait être sublimé par une profession de foi. Et puis tout travail était éphémère, pourquoi s'alarmer pour une situation provisoire ? D'autres émancipés s'étaient réellement épanoui avec des professions dont ils rêvaient depuis des années sans oser franchir le pas. Ils bénéficiaient de la parenthèse accordée rémunérée par le nouveau gouvernement pour s'initier à l’ébénisterie ou faire le tour du monde de l'arboriculture, devenir paysan boulanger ou skipper dans les océans. Les Émancipés avaient parfois l'occasion de serrer la main des Élites des journées Découverte de l’Émancipation  dans toute la France. La presse avait donné de nombreux exemples «  pourquoi de plus en plus de gens diplômés fuient les tours de La Défense pour ouvrir une fromagerie ou un bar à houmous :). »

            Naturellement les effets pervers commençaient à poindre. Les algorithmes comparatifs battaient leur plein dans les immeubles, la comparaison entre voisins n'était pas toujours bien acceptée malgré l'encouragement « Vous avez toutes vos chances ». Mais les pionniers, les premiers émancipés, anticipaient la dérive et la dévalorisation des compétences liées à l'émancipation. Le mouvement « A bas l'émancipation, vive la révolution ! » prenait de l'ampleur. Les théories du complot aussi, on parlait d'une alliance secrète de l'Élite avec des intelligences artificielles évoluées, et l'émancipation pour tous n'était qu'un paravent pour endormir les masses. « Il va falloir éliminer les Émancipés les plus brillants, les plus créatifs » soupira le chef du gouvernement, « éliminer » est un bien grand mot, reléguer, raboter, exclure, écarter, enfin, vous m'avez compris », tandis que s'affairaient sur le champ les cabinets avec les listes et les fichiers.

Janique Laudouar

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  1. 1 The singularity is near Ray Kurzweill (2005)