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  • Alain Galet

émancipation

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« Action de s'affranchir d'un lien, d'une entrave, d'un état de dépendance, d'une domination, d'un préjugé. »

Les êtres humains, confrontés à un cadre trop rigide et à une ambiance coercitive, cherchent le moyen de s’en émanciper. La technique a représenté pendant quelques siècles le moyen de soulager l’être humain des tâches les plus ingrates, les plus fatigantes et destructrices. Cependant ces avancées technologiques, marchant main dans la main avec les industries de l’armement et de l’espionnage, vivent actuellement un rejet provoqué par la peur et le sentiment d’une perte de contrôle menant plus à une privation de liberté qu’à une ouverture sur celle-ci. En art, le retour de la présence de l’être l’humain, sensible par l’imperfection de sa main, la présence de sa fatigue et de ses doutes, renforce cette réaction de défiance envers l’avenir.

L’affaire «  * » ou comment, en analysant les tableaux d’un maître du passé, des ingénieurs et des conservateurs d’un musée ont pu “re”créer un nouveau tableau. Ce premier pas, dans la création assistée par ordinateur, d’un tableau qui possède toutes les caractéristiques (style, texture, …etc.) de la manière de voir et de peindre d’un artiste défunt, nous amène à nous poser la question d’un ordinateur ou d’une machine qui, s’émancipant de son lien avec l’être humain, pourrait devenir un génie marquant de la peinture, de la sculpture ou de la gravure. Cependant se pose alors la question des pouvoirs de sublimer, d’imaginer et les possibilités de rémanence et de résilience qui doivent tout aux émotions. Une machine peut-elle s’émouvoir, peut-elle s’offrir toute la palette des sentiments humains dans un système binaire ou tout est zéro ou 1 ? Pouvons-nous maîtriser des intelligences plus rapides et plus précises de façon qu’elles nous servent, ou bien allons-nous être mis en esclavage par ces robots que nous avons créés afin de rendre notre vie plus libre de contraintes ? Cela me rappelle cette anecdote lue dans un livre de mémoires d’une grande famille française qui possédait plusieurs châteaux dans le centre de la France. Dans l’un de ceux-ci, il fut question d’installer des salles de bains avec l’eau courante et bien sûr, une colonne d’évacuation des eaux usées. Les salles de bains furent construites mais seulement munies d’évacuation, l’eau chaude et froide étant toujours montées à bras d’homme dans des brocs aux armes de la famille. Lorsque qu’un visiteur s’étonna de ce choix, la maîtresse de maison lui répondit que cela conservait du travail pour les nombreux domestiques qui s’occupaient de la famille et de la propriété dans ces années d’après guerre.

En art, la pénibilité du travail n’a jamais été étudiée parce qu’elle fait presque partie de l’identité de la tâche du créateur : peindre longtemps, mal perché, mal éclairé et mal chauffé dans des espaces souvent inadéquats ; sculpter dans la poussière et le bruit, les muscles douloureux, le corps ankylosé……Cela fait pourtant partie de l’œuvre, la fragilité humaine de cette chair et de ce corps délicats. Remplacer ceci par des connexions électriques, des puces électroniques et des circuits imprimés, que cela donnera-t-il ? et peut-on envisager une société uniquement tournée vers les loisirs et l’épanouissement personnel, sans que prédomine le manque du sentiment d’utilité qui nous fait concevoir des enfants, adopter des animaux, s’engager pour des causes philosophiques ou se battre pour un mouvement esthétique ? N’est-ce pas un enfermement, une vie satisfaisant uniquement les notions de plaisir, comparable à la création d’une situation de dépendance de toxicomane à son dealer ?

Le directeur de l’école nationale supérieure des Beaux-Arts racontait que ses étudiants se tournent désormais plus vers l’atelier de céramique, délaissant les ateliers de production numérique….Doit-on y voir un passage obligé avant le retour équilibré entre l’humain et le numérique ? Normalement la technologie a offert aux créateurs la 3D en images de synthèse, la vidéo, les synthétiseurs, les imprimantes 3D, le vidéomapping, des nouveaux outils qui les ont enthousiasmés, mais la menace reste de considérer la technique supérieure à celui qui l’utilise ; la capacité à se construire ne se fait-elle pas dans la possibilité de surmonter un obstacle et dans la patience à concrétiser un projet ?

* : https://www.nextrembrandt.com

Alain Galet