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  • Flavien Bazenet

La créativité dans le processus entrepreneurial comme moteur de l’émancipation

« Les Lumières, c’est la sortie de l’homme hors de l’état de tutelle dont il est lui-même responsable. L’état de tutelle est l’incapacité de se servir de son propre entendement sans la conduite d’un autre. On est soi-même responsable de cet état de tutelle quand la cause tient non pas à une insuffisance de l’entendement mais à une insuffisance de la résolution et du courage de s’en servir […]. Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des Lumières »,

Emmanuel KANT, Réponse à la question : qu’est ce que les Lumières ?, 1784


La révolution numérique et les avancées technologiques percutent nos modes de vies, nos habitudes, nos représentations du monde et laissent entrevoir chaque jour de nouvelles opportunités.

Les entrepreneurs du numérique se retrouvent au cœur de ces changements d’horizons, bouleversant les secteurs établis comme la bijouterie, le bâtiment, avec les imprimantes 3D, l’hôtellerie avec les plateformes de location d’hébergements touristiques particuliers, la banque, avec les monnaies virtuelles… et transformant nos modes de vie. Nos façons de vivre évoluent vers un mode collaboratif faisant la part-belle au covoiturage, l’éco-partage et favorisant l’essor des tiers-lieux d’échanges. Tous les secteurs sont impactés comme la santé avec le système big data « Watson » d’IBM permettant un diagnostic rapide de maladies rares ou l’agriculture grâce à l’imagerie satellitaire pour contrôler l’arrosage des vignes à distance…

Pour saisir les nouvelles opportunités, les entrepreneurs du numérique doivent être capables de les détecter, de les évaluer et de les exploiter en concevant de nouvelles solutions. La pratique de l’entrepreneuriat numérique se concentre sur la recherche de ces opportunités. Pour cela, les entrepreneurs doivent faire preuve de créativité, ils doivent apprendre à sortir du cadre, le fameux « thinking out of the box » pour regarder la réalité sous un angle neuf.

Dans la démarche entrepreneuriale, on cantonne souvent la créativité à la phase d’idéation, la phase d’émergence d’une idée. « Réfléchir créativement est une technique opératoire avec laquelle l’intelligence exploite l’expérience dans un but donné. 1. On utilise ainsi des techniques créatives de manière ponctuelle afin de faciliter l’émergence d’une idée neuve pour répondre à une problématique définie, pour se créer une opportunité.

Rares sont pourtant les entreprises qui se fondent sur leur idée d’origine. Les entrepreneurs sont régulièrement contraints de « pivoter », c’est-à-dire à devoir réajuster leur proposition de valeur, en tenant compte du marché, des circonstances et des évolutions technologiques. Dans ce contexte de plus en plus complexe, où la concurrence s’accroit, la pérennité du projet entrepreneurial dépend de sa capacité à évoluer, à s’adapter.

Dès lors, la créativité ne peut être simplement utilisée comme une «  certaine habileté  à utiliser des processus créatifs pour accélérer le processus de transformation d’une proposition » (Guilford, 1967) 2 mais plutôt comme une manière de vivre (Sternberg, 2003). 3

La créativité est donc au cœur de la démarche entrepreneuriale. C’est cette faculté à être créatif, au quotidien, qui permettra à l’entrepreneur de penser et de construire le futur.

En sortant ainsi des modèles habituels, en regardant le monde sous différents angles et surtout en agissant sur celui-ci, puisque l’entrepreneuriat est une « capacité citoyenne, de pouvoir agir » (A.Fayolle, 2017) 4, l’entrepreneur du numérique devient un moteur de transformation de la société. En s’abolissant des règles définies, l’entrepreneuriat via sa capacité créative devient acte d’émancipation individuelle et pourrait devenir un processus d’émancipation collective dans sa capacité à changer les règles, si celles-ci s’intéressent au bien-être commun. La créativité favorise la capacitation, l’empowerment décrite comme pratique de l’émancipation et pourrait contribuer à faire émerger un projet de transformation sociale vers un « autre monde possible ». (M-H Bacqué, C. Biewener, 2013). 5

L’émancipation est un concept peu structuré qui reste souvent utilisé de manière « sauvage » 6 et qui fait référence dans le langage courant aux notions de liberté, d’indépendance, d’autonomie, de libération (E. Brassat, 2013) 7. S’émanciper pourrait ainsi être considéré comme la capacité de se libérer  des contraintes, des règles de fonctionnement habituelles, comme la capacité collective de créer « de nouveaux idéaux, de nouvelles valeurs, pouvant engendrer de nouvelles normes, de nouvelles institutions, de nouvelles manières de vivre ensemble ». (F. Tarragoni, 2016) 8.

L’émancipation peut ainsi être définie comme la possibilité de regarder le monde différemment, de sortir des schémas de pensée habituels et d’agir pour en changer les contours. Des notions que nous retrouvons dans l’action entrepreneuriale.

La démarche entrepreneuriale dans sa nécessité de développer au quotidien sa créativité permet ainsi aux acteurs de s'émanciper, de trouver de nouvelles utopies, de nouveaux espaces de liberté individuelle. Elle permet non pas seulement d’imaginer mais d’agir dans le réel pour créer l’ « à-venir ».

Flavien Bazenet

  1. 1 BONO (de) E.,1987, Lateral thinking for management, Penguin Books, Londres.»(E. de Bono, 1987)
  2. 2 GUILFORD J.P., 1967, The nature of human intelligence, McGraw-Hill, New York.
  3. 3 Sternberg Robert J. (2003). « Creative Thinking in the Classroom ». Scandinavian Journal of Educational Research, vol. 47, n°3, p. 325-338.
  4. 4 Alain Fayolle, « Entrepreneuriat - 3e éd.: Théories et pratiques, Applications pour apprendre à entreprendre - Stratégie - Politique de l'entreprise », Dunod, 2017
  5. 5 Bacqué M-H., Biewener C., 2013, L’empowerment. Une pratique émancipatrice, Paris, La Découverte.
  6. 6 Romain Jalabert et Federico Tarragoni, « Pour une (re)définition du concept d’Émancipation », séminaire interdisciplinaire. Les carnets d'EFMR, 2015
  7. 7 Brassat Emmanuel, « Les incertitudes de l'émancipation », Le Télémaque, 2013/1 (n° 43), p. 45-58
  8. 8 Federico Tarragoni, « L’émancipation dans la pensée sociologique : un point aveugle ? », Revue du MAUSS 2016/2 (n° 48), p. 117-134