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  • Emmanuel Ferrand

la société ouverte et ses ennemis

Je me permets ici de détourner le titre du célèbre ouvrage de Karl Popper afin de rappeler à quel point le moment présent est crucial si l’on veut préserver le potentiel émancipateur des outils numériques. Dans le domaine qui me concerne directement, celui du partage du savoir, notamment scientifique, et de l’appropriation citoyenne des enjeux technologiques, l’émergence d’internet au début de années 90 a représenté un immense espoir d’émancipation : la notion de publication scientifique, dématérialisée, allait pouvoir être réinventée. L’outil informatique et les réseaux, technologies relativement accessibles, allaient permettre de réduire l’écart entre pays riches et pays pauvres en ce qui concerne l’accès à la connaissance et à la culture. De nouveaux outils de débats citoyens allaient émerger.

Vingt-cinq ans plus tard, force est de constater que tous ces rêves et ces ambitions vertueuses se sont heurtés à la puissance des forces du marché, puissance elle aussi démultipliée par des technologies dont la rapidité de mise en œuvre est sans commune mesure avec les capacités de réaction et d’adaptation de la régulation publique et démocratique. Les nouveaux monopoles imposent par défaut une ouverture inversée, à sens unique : c’est le citoyen qui doit être transparent. Il doit se mettre à nu en livrant ses données face à des algorithmes obscurs, optimisés pour renforcer l’addiction aux réseaux, et dont les stratégies de surveillance sont, pour l’instant, le plus souvent limités à des objectifs de marketing. Nous acceptons volontiers que des terminaux numériques connectés nous accompagnent partout, jusqu’à devenir des extensions indispensables vers lesquelles nous externalisons de plus en plus de tâches. Mais ces outils ont aussi pour caractéristique de permettre la création de places de marché pour n’importe quel type d’échange, monétisant ainsi ce qui auparavant aurait relevé de la vie sociale et citoyenne. De manière concomitante,  le périmètre de le vie privée se réduit comme une peau de chagrin. Les nouvelles formes d’emploi reviennent à « autonomiser » le travailleur, qui se retrouve en réalité isolé, flexibilisé face des structures transnationales qui, dans une implacable logique d’optimisation, se glissent dans les failles du droit du travail sans même qu’il soit forcément nécessaire d’affaiblir celui-ci.  

On peut parler ici de paradoxe de la rationalité pour rendre compte de ces dynamiques où l’on voit des individus - particulièrement les jeunes digital natives - adhérer avec un certain enthousiasme à ces nouveaux modèles d’échanges sociaux et économiques, qui peuvent certes apporter, à courte échéance, un réel bénéfice en termes financiers ou en termes de satisfaction instantanée, mais pour aboutir à un équilibre social qui, dans sa globalité et sur le long terme, n’est pas forcément désirable.

Ces paradoxes ne sont pas une fatalité qui serait inhérente au développement  technologique.  Les lignes peuvent encore bouger, des domaines stratégiques, tels que l’éducation, n’ont pas encore été uberisés, des modèles restent à construire. Dans le domaine de la diffusion des savoirs scientifiques, qui, rappelons-le, est à l’origine du web, la bataille qui oppose les « fournisseurs de contenus » (i.e. les scientifiques, financés par la force publique, qui sont aussi les clients !) aux grands prédateurs-parasites (les éditeurs scientifiques font des marges disproportionnées) n’est pas perdue et, en cet automne 2017,  je veux citer l’Appel de Jussieu qui me semble emblématique d’une communauté qui se prend en main pour changer la donne (ici, libérer l’accès aux résultats de la recherche) et qui résonne avec d’autre initiatives concomitantes issues du « sud globalisé », tel le Open Science Manifesto. Sur la question plus générale des outils numériques des états, on peut citer l’initiative Public Code, visant à rendre ouvert et libre le code utilisé par les structures publiques. A l’heure où la Chine est en train de calibrer un système de notation sociale, on voit que les enjeux sont ici d’une importance primordiale.

Emmanuel Ferrand