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  • Marie-Anne Mariot

l’acceptation comme émancipation

Emancipation, savoir, créativité ou bonheur sont peut-être les valeurs cardinales au firmament des espoirs humains de demain. Les transformations des siècles passés ont transfiguré nos vies.

« Pour la première fois de l’histoire, on meurt plus aujourd’hui de manger trop que de manger trop peu ; on meurt plus de vieillesse que de maladies infectieuses ; et les gens qui se suicident sont plus nombreux que les victimes de tous les soldats, terroristes et criminels réunis. (…) D’ici 2030, la moitié de l’humanité devrait souffrir de surcharge pondérale. En 2010, la famine et la malnutrition ont tué près d’un million de personnes, alors que l’obésité en a tué trois millions. (…) Au début du XXI siècle, la violence humaine n’est responsable que de 1% de la mortalité mondiale (soit 620 000 personnes dont 500 000 imputables aux crimes et 120 000 à la guerre) (…) En revanche, on a dénombré 800 000 suicides, tandis que 1,5 million de gens mouraient du diabète. Le sucre est devenu plus dangereux que la poudre à canon. (…) Chaque année qui passe l’humain, sur la route, tue 1,3 million d’autres humains. L’erreur de conduite, l’inconscience, l’alcool et le sommeil au volant tuent deux fois plus que le terrorisme, la guerre et le crime réunis ! »1.

Les statistiques mondiales et le savoir d’Homo sapiens sont bien là. Pourtant son système nerveux reste régi par des angoisses phylogénétiques archaïques qui ont la peau dure : en lieu et place du sucre, des voitures et du suicide, Homo sapiens continue d’avoir peur du noir, de sauter au plafond en voyant des araignées, de hurler en imaginant un serpent glisser sur son pied et frémit face aux envahisseurs et autres terroristes, prêt à toutes les démonstrations de forces, restrictions de ses propres droits, persécutions en sa nation, invasions et autres « états d’urgence », qui menacent bien plus sa propre sécurité que les terroristes eux-mêmes. Le paradoxe est au cœur de la mystérieuse nature d’Homo sapiens. Il invente des navettes spatiales, la médecine et il est aussi la seule espèce à maltraiter sa femelle et ses petits.


Le savoir (et l’accès au savoir toujours plus grand), hélas, n’a jamais exonéré de la bêtise. Il en est même le ferment puisque la bêtise est une raison imbue d’elle-même qui a toujours le dernier mot. Dernier mot sur son médecin, après avoir consulté Doctissimo ; dernier mot sur l’analyse politique, économique dans les dîners entre amis ; dernier mot sur l’actualité, ses hordes et ses partis pris. Des armées d’arrogants déferlent avec porte voix, donnent leurs opinions, distribuent leurs avis et sentiments, pérorent en format Ted X se targuant d’innover à coup d’empowerment et de slogans récités, conjuguant invariablement les verbes : oser, risquer, créer, dépasser, réinventer, réenchanter et combattre. Fallait-il espérer que les réseaux, les tablettes, mieux que les encyclopédies, les livres ou la transmission orale, outilleraient plus efficacement nos bourgeois gentilhommes ? Se construire par le doute et la curiosité est en effet une éducation que le savoir ne peut supplanter comme le montre l’échec actuel des moocs 2 . Mais comment haranguer avec le doute, l’incertitude et l’insécurité 

3 ? Alors Homo sapiens zigzague, dans l’information et sur le web, entre révolutions de printemps, post-vérité, expression libérée, rumeurs, faits alternatifs, encyclopédies libres, dataïsme, surveillance 4, djihad, conspirationnisme et nouvelles hybridations politico-criminelle 5 . Le cyberespace ne semble plus qu’un lieu de translation des biens et des maux de l’espace physique. Comme si la libération géographique possible se refermait sur nous, par un dispositif internet qui, au lieu d’ouvrir à la diversité, amplifie le biais de confirmation 6par les bulles de filtrages et la création de chambres d’écho 7. L’entre soi triomphe de nouveau, ainsi que les activistes minoritaires et autres conspirationnistes qui parviennent à être 3 fois plus présents sur la toile que les sites scientifiques qu’ils remettent en question 8 . "C'est par l'esprit que l'homme se sauve, mais c'est par l'esprit que l'homme se perd" écrivait Alain 9. Ce paradoxe étrangle nos contemporains qui semblent brandir l’empowerment pour mieux conjurer le sentiment d’impuissance, la capitulation et la fatigue d’exister qui déferlent sous forme de dépression. Cette première pathologie mondialisée augmente de 18% et devient le 1er facteur de morbidité et d’incapacité sur le plan mondial 10


Homo sapiens semble définitivement récalcitrant à se saisir des belles promesses de l’ère numérique : plus ça change, moins ça change ! Le XXI siècle se réveille avec la gueule de bois. Entre 1950 et 2000, certains pays ont vu multiplié jusqu’à 5 leurs revenus moyens tandis que le niveau de bien être subjectif est resté stagnant à peu près partout sur la planète. L’émancipation heureuse reste au niveau zéro avec un moral collectif en berne virant à la défiance : « prolepsus 11 »  serait le nom donné à cette pathologie française de la défiance résidant dans l’incapacité à faire le récit collectif de notre avenir. Mais après le Brexit et l’élection de Donald Trump, difficile de penser qu’elle n’est, ou restera, que franco-française. Parler « d’incapacité » à écrire le récit de notre avenir, c’est pourtant s’abuser. Le mythe du cow-boy est un récit ancien certes, tout comme celui de la théorie du ruissellement qui conduit à supprimer l’ISF, mais ce sont bel et bien des récits d’un avenir du passé auquel nous demeurons attachés ! En Chine 12, un avenir du futur émerge. La science fiction prend les commandes en adoptant le « Social Credit System » 13 et la gouvernementalité algorithmique  14. La censure est assumée et les comportements humains contrôlés par un système de points qui risque de faire passer de la normalisation au façonnement intégral de l’humain, de ses désirs et de ses bulletins de votes ... Qu’ils soient dystopiques ou fabuleux, nos croyances et nos récits collectifs nous modèlent et nous aliènent. Argent, Dieu, Race, Droits de l’homme, marques, modes, Amour, couple, virilité 15, frontières, nations sont autant de mythologies qui dominent nos façons d’exister et qui construisent le sentiment de notre valeur dans un univers relatif devenu absolu. C’est pourquoi ces récits peuvent jusqu’à décider de notre mort : pour une terre Sainte ou une banqueroute, pour notre race ou notre sexualité, pour mourir de cet amour là … C’est dire, le pouvoir du mythe. C’est aussi voir qu’un mythe est l’arme même du pouvoir comme le soulignait John F. Kennedy qui sut si bien construire sa propre légende : « Le grand ennemi de la vérité très souvent n'est pas le mensonge, délibéré, inventé, et malhonnête, mais le mythe persistant, convaincant et irréaliste ». Nos récits et mythologies ne sauraient être, par définition, émancipateurs, puisque leurs fonctions est de définir un Ordre auquel nous souscrivons.


Pas de meilleure nouvelle du côté de l’émancipation individuelle. Là encore, stagnation. Depuis que l’homme est objet d’étude, de La Boétie à l’époque de l’imprimerie avec « la servitude volontaire », en passant par les travaux de Stanley Milgram au lendemain de la seconde guerre mondiale, de la physique quantique et de la bombe atomique, nous savons qu’en situation d’injonction, 60% des Homo sapiens se soumettent à l’ordre (jusqu’à tuer un congénère 16 ). En situation contemporaine « libre », c'est-à-dire sans ordre reçu, acceptant un objectif proposé et respectant leur éthique, pourvu que le mot « LIBRE » soit prononcé, c’est alors 95% des Homo sapiens qui en viendront à se soumettre, et ce, jusque dans des pratiques qu’ils auraient eux-mêmes réprouvées et dénoncées. D’où le concept moderne de « soumission librement consentie » 17 créé par le psychosociologue Jean-Léon Beauvois 18 qui souligne que plus on se « sent » subjectivement libre, plus on est à même de se soumettre. A l’ère du libéralisme, la soumission humaine reste toujours tellement puissante qu’elle génère 40 % de résistants potentiels en régimes totalitaires et seulement 5% en démocratie où l’illusion de liberté permet de s’abandonner plus encore aux sirènes de la servitude 19 . Pire, les psychosociologues et cognitivistes sont parvenus à mettre en évidence la totale inconsistance psychique des humains, en démontrant que nos valeurs et nos « libres choix » périclitent vertigineusement face à la réalité des faits et la contradiction de nos actes. Pour maintenir nos croyances contrariées, nous préférons envoyer le réel se faire voir et observer la « vérité » qui dérange le moins notre soumission et nos illusions sur nous-mêmes, en réinventant, ni plus ni moins, un récit de soi et du monde. Ces phénomènes appelés « dissonance cognitive » 20  , « moi narrateur » 21et bien d’autres, comme la conformisation 22, soulignent l’impossible émancipation humaine. Pour Edgar Morin, l’aliénation fait d’ailleurs partie de la condition humaine. Il est rejoint ici par les anthropologues, dont Françoise Héritier, qui rappelle que la néoténie 23de l’être humain, est source d’une formidable augmentation neurophysiologique et culturelle, en même temps qu’elle grave en nous une propension tragique et définitive à l’obéissance.


Du point de vue des sciences humaines, la technologie, la capacitation et l’illusion d’émancipation ne modifient pas les structures de l’esprit humain qui sont restées les mêmes depuis la naissance d’Homo sapiens, et ce, en dépit de toutes les transformations technologiques, politiques et sociétales passées. C’est d’ailleurs pourquoi nous pouvons toujours nous reconnaître en Hamlet, Œdipe, Emma Bovary ou Confucius. Pourtant Yuval Noah Harari nous prévient : si la technologie à elle seule n’a jamais rien changé, les récits collectifs associés à la biotechnologie actuelle pourraient changer l’histoire du monde. Aussi, « le jour où la technologie nous permettra de réagencer l’esprit humain, Homo sapiens disparaîtra (…), s’amorcera alors un processus d’un genre entièrement nouveau, que ni vous ni moi ne saurions comprendre. Nous pouvons encore tenter de répondre à la question : « Que feraient de la biotechnologie des gens possédant des esprits comme le nôtre ? », mais il nous est impossible d’apporter une réponse à : « Que feraient de la biotechnologie des gens possédant une sorte d’esprit différente du nôtre ? ». (…) Nos esprits d’aujourd’hui ne sauraient penser ce qui pourrait arriver ensuite » 24.


L’évolution des biotechnologies nous rapprocherait donc de ce jour et de cet Homo Deus  qui nous émancipera, nous affranchira d’Homo Sapiens et de ses liens d’attachement, ses émotions, ses dilemmes, sa coopération et sa dépendance. Que serait alors un être qui ne serait pas livré et soumis au pouvoir exorbitant de ses parents ? Quelle sorte de société et de récits créerait-il ? C’est un mystère totalement insondable mais du peu que l’on entrevoit d’Homo Deus, il semblerait qu’il puisse bien être encore plus aliéné 25, écrasé entre les algorithmes et les surhommes d’un pouvoir 26.


D’ici là, Homo sapiens pourrait apprendre à s’observer, à se comprendre. Faire avec son aliénation en tentant de prendre du recul sur les récits qui détruisent, tout en maniant ceux qui sauvent, sans jamais s’enferrer ni dans les uns, ni dans les autres, ni persister dans une vision du monde ou de soi-même. Accepter qu’il n’y a ni concept, ni idéal, pas même un « JE » auquel se raccrocher. Accepter que la prison du chaos de nos voix contradictoires, présentes, ancestrales, à venir, intérieures, narratives, sociales, biochimiques, phylogénétiques peut paradoxalement devenir un espace de liberté stoïcienne. Voir l’acceptation comme une émancipation (autre avenir du passé certes !). Accepter que « nous sommes les liens que nous tissons 27», insaisissables pour toujours et attachés …

Marie-Anne Mariot

  1. 1 Yuval Noah Harari. (2017). Homo Deus, Une brève histoire de l’avenir, Albin Michel, p 12,16, 25.
  2. 2 lemonde.fr/idees/article/2017/10/22/les-mooc-font-pschitt_5204379_3232.html
  3. 3 « L’insécurité, voilà ce qui fait penser » Albert Camus
  4. 4 lemonde.fr/asie-pacifique/video/2017/09/28/en-chine-des-cameras-devinent-qui-sont-les-passants-dans-la-rue_5193010_3216.html
  5. 5 Jean-François Gayraud, « L’espace numérique favorise les acteurs prédateurs et violents »
  6. 6 tendance que nous avons à rechercher des informations qui vont dans le sens de notre avis préalable 
  7. 7 amis d’accord avec nous sont favorisés et mis en avant sur les réseaux
  8. 8 Gérald Bronner .(2013). La démocratie des crédules, PUF
  9. 9 Alain Mars ou la Guerre jugée (1921)
  10. 10 L’OMS (Organisation mondiale pour la Santé) estime que les troubles dépressifs représentent le 1er facteur de morbidité et d’incapacité sur le plan mondial (communiqué de mars 2017). Ainsi, on compte plus de 300 millions de personnes dans le monde souffrant de dépression soit une augmentation de plus de 18 % de 2005 à 2015. Etienne Grass. (2016). Génération Réenchantée, Calmann Lévy.
  11. 11 Etienne Grass. (2016). Génération Réenchantée, Calmann Lévy.
  12. 12 wired.co.uk/article/chinese-government-social-credit-score-privacy-invasion
  13. 13 maisouvaleweb.fr/social-credit-system-la-gouvernementalite-algorithmique-a-la-chinoise/
  14. 14 blogs.mediapart.fr/antoinette-rouvroy/blog/270812/mise-en-nombres-de-la-vie-meme-face-la-gouvernementalite-algorithmique-repenser-le-sujet-com
  15. 15 Olivia Gazalé. (2017). Le mythe de la virilité ,Un piège pour les deux sexes, éditions Robert Laffont.
  16. 16 sante.lefigaro.fr/article/experience-de-milgram-l-etre-humain-prefere-encore-torturer-que-desobeir/ et youtube.com/watch?v=D3aShsV0HJw&t=116s  Expérience de Milgram
  17. 17 scienceshumaines.com/se-soumettre-en-toute-liberte_fr_10192.html
  18. 18 Joule Robert-Vincent, Beauvois Jean-Léon. (1998). La soumission librement consentie, PUF
  19. 19 Jean-Léon Beauvois.(2005). Les illusions libérales, individualisme et pouvoir social, Edition PUG.
  20. 20 apprendreaetrelibre.com/pedagogie-et-education-populaire/apprendre-dabord-sur-lhomme/lexperience-de-la-dissonance-cognitive/  et youtube.com/watch?v=8FbQCQgqNFI
  21. 21 Pour Gazzaniga, le « moi narrateur » est l’interprète de l'hémisphère gauche qui possède les fonctions langagières complexes. Il est celui que nous employons tous les jours pour expliquer son propre comportement et celui des autres. Celui-ci s'accorde plus ou moins consciemment avec un certain nombre de croyances et de présupposés sociaux. Ainsi, voyant un revendeur d'héroïne conclure une transaction avec un consommateur, un affairiste pensera qu'il s'agit là d'une manifestation de la loi du marché, un prêtre que cet homme est en train de pécher et un neurobiologiste qu'il s'agit d'un individu aux prises avec une forte dépendance aux opiacés… Pour chacun, l'histoire sera cohérente avec leur " moi ", et ils auront l'impression d'en décrire l'essentiel. 
  22. 22 youtube.com/watch?v=7AyM2PH3_Qk Expérience de Asch
  23. 23 le fait de naître prématurés et de rester longtemps dépendants de ses parents 
  24. 24 Yuval Noah Harari. (2017). Homo Deus, Une brève histoire de l’avenir, Albin Michel, p 58
  25. 25 Yuval Noah Harari. (2017). Homo Deus, Une brève histoire de l’avenir, Albin Michel, p 312, passage sur les stimulateurs transcrânien et le libre arbitre.
  26. 26 inédit Yuval Noah Harari. (2017). Homo Deus, Une brève histoire de l’avenir, Albin Michel, p 375
  27. 27 Albert Jacquard. (1997).  Petite philosophie à l'usage des non philosophes.