• émancipation
  • Points de vue

  • Arnaud Poissonnier

l’uberisation et l’émancipation du travail subordonné

Emancipation « Action de s’affranchir d’un lien, d’une entrave, d’un état de domination et de dépendance » (Larousse). L’émancipation est en ce sens un puissant rouage d’accession à l’aspiration à la liberté que nous avons tous au plus profond de nous.

Si l’on se projette dans l’univers du travail, son exercice passe le plus souvent par une soumission à un modèle intermédié et contraint qu’est le cadre de l’entreprise qui peut s’offrir le luxe de choisir et de subordonner « son » salarié. Mais alors la question est posée, l’entreprise serait-elle contraire à la notion d’émancipation ? La soumission à une entreprise répond-elle à une aspiration naturelle de l’homme ou n’existe-t-elle que par défaut, fruit d’une acceptation résignée de l’homme qui cherche à assouvir ses besoins primaires de sécurité et de confort matériel avant son envie de liberté ?

Imaginons à présent un monde où l’on offrirait à l’individu la possibilité d’assouvir à la fois son aspiration à l’émancipation ET la satisfaction de ses besoins primaires. Quel serait son comportement vis à vis de l’entreprise ?  Ne s’en émanciperait-il pas ?

Et bien c’est exactement ce que l’explosion des outils numériques de désintermédiation, la fameuse « Uberisation », permet. Les symptômes sont là, sous nos yeux, avec par exemple l’envolée des travailleurs freelance ou l’engouement pour l’entrepreneuriat.

De quoi parle-t-on ? De l’émergence des applications qui permettent de connecter en confiance un détenteur de bien ou de service avec un utilisateur de ce bien ou service sans plus avoir à passer par un intermédiaire qualifié de « tiers de confiance ».  Cette vague s’attaque aux taxis, aux hôtels, aux loueurs, aux commerces, en fait à toutes les activités intermédiées.

« L’uberisation » a de lourdes conséquences sur le travail subordonné en ce qu’elle permet tout simplement à l’individu de s’en émanciper.  Ce qui n’était pas possible ou difficile il y a dix ans de cela, la création de son propre emploi est aujourd’hui considérablement facilitée par le numérique. On peut aujourd’hui s’installer en quelques clics et piloter toutes les dimensions de son activité derrière un ordinateur. On peut créer son site internet pour quelques euros, vendre en ligne, se faire connaître, réaliser des documents commerciaux, faire gérer sa comptabilité, accéder à des formations, gérer son flux d’argent en ligne. Pourquoi des lors aliéner mes compétences (et la création de valeur qui va avec) pour une entreprise tierce ?

D’aucuns trouveront ces développements un peu simplistes, nous expliquerons que le travail intermédié n’a pas dit son dernier mot et que tout le monde ne veut pas devenir freelance, c’est vrai. Ils nous diront aussi et à juste titre que l’entreprise n’est pas en reste en matière d’émancipation du salarié quand elle promeut par exemple le télétravail, l’intrapreneuriat ou la gouvernance collective. Mais si l’on y regarde de plus près, la défiance émancipatoire envers le travail subordonné n’en est pas moins violente dans les rapports du salarié lui-même à l’entreprise.

Je la mentionnerais à deux niveaux. Tout d’abord cette tendance à la demande de sens, le salarié d’aujourd’hui ose imposer ses exigences. Génération Y ou candidat responsable, tout le monde aspire désormais à ce que son travail autant que la culture d’entreprise à laquelle il se soumettra aient du sens. Près des deux tiers des jeunes veulent que l’entreprise pour laquelle ils travaillent contribue à changer le monde 1.  Si cette aspiration du « sens » n’est pas nouvelle, le fait qu’elle devienne LA condition à l’acceptation d’un poste l’est plus. Elle impose de grandes responsabilités d’engagement sociétal pour l’entreprise.

Le salarié peut aussi beaucoup plus facilement changer d’entreprise au grès des opportunités qui se présentent à lui. Dans un monde d’informations qui donne accès en quelques clics à toutes les offres disponibles sur le marché, émerge une nouvelle génération de salariés, impatients et infidèles ; une autre forme d’émancipation.  Des études montrent que le nombre de « carrières » que nous avons en moyenne dans notre vie passerait de 4,5 aujourd’hui à 17 en 2030, alternant ou combinant travail indépendant et travail subordonné, le cauchemar des DRH. Le salarié est en train de retourner le rapport de force vis à vis de l’entreprise, ce n’est plus l’entreprise qui impose le job, c’est le salarié qui choisit le ou les siens… n’est-ce pas là aussi l’expression de l’émancipation ?

L’impact du numérique sur le travail subordonné est tel que la question se pose aujourd’hui du modèle de l’entreprise lui-même. Certains l’imaginent libérée, d’autres la voit disparaitre, qui sait ? Mais cela est une autre histoire…

Arnaud Poissonnier

  1. 1 Etude réalisée par Global Tolerance, 2016