• émancipation
  • Points de vue

  • Jean-Pierre Balpe

s’émanciper dit-il…

Le serpent était la plus rusée de toutes les bêtes sauvages que YHWH Dieu avait faites. Il dit à la femme : « Alors, Dieu a dit : « Vous ne mangerez d’aucun arbre du Jardin ? » » La femme dit au serpent : « Nous pouvons manger du fruit des arbres du jardin, mais du fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit « Vous n’en mangerez pas et vous n’y toucherez pas ; sinon vous mourrez. » Le serpent dit à la femme : « Pas du tout ! Vous ne mourrez pas, mais Dieu sait que le jour où vous en mangerez, vos yeux se dessilleront et vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal." » La femme vit que l’arbre était bon à manger et qu’il était agréable aux yeux, et qu’il était, cet arbre, désirable pour acquérir l’intelligence. (Genèse 3,1-6)

Et c’est ainsi que l’homme s’évade de la bulle uchronique et utopique du Paradis pour intégrer la damnation de l’espace-temps. Le Paradis était parfait, il n’y avait ni avant ni après, ni proche ni lointain, un temps où, selon le mythe biblique, l’idéal bouddhiste était naturel le couple humain unique vivant dans un présent perpétuel. Depuis l’homme ne rêve que de le retrouver y compris en acceptant de sacrifier sa vie même. Rien de nouveau donc sous le soleil, depuis que l’homme a revêtu son premier vêtement et fabriqué son premier outil, il s’est toujours construit sur une recherche d’émancipation par rapport à sa condition naturelle. Ainsi, toujours selon ce mythe, la recherche d’émancipation est une souffrance car l’homme est brutalement projeté dans les dures réalités de l’espace-temps qu’il s’efforce depuis d’atténuer en inventant sans cesse des prothèses diverses. Depuis qu’il perçoit, par des multitudes de signes, que l’univers n’est pas fait pour lui, mais aussi parce qu’il s’efforce de rêver qu’il pourrait en être ainsi, l’homme s’est lancé dans une quête infinie d’outils qui lui permettraient de s’en émanciper pour « reprendre la main ». En ce sens il n’y a guère de différence dans le fait de mettre sur ses épaules une peau de bête pour essayer d’émanciper son corps des réalités extérieures de la météorologie, de se lancer à la conquête d’autres planètes ou d’externaliser son cerveau sous la forme technique de l’intelligence artificielle. Si l’on en croit Darwin, la trajectoire biologique même de l’homme est une forme d’émancipation du milieu qui l’enferme.

Il n’y a donc aucune raison que cette fuite en avant jusqu’au rêve ultime de l’annihilation des effets de l’espace-temps prenne fin : l’homme se rêve immortel et s’invente des techniques comme la cryogénie pour y croire. Il s’affranchit de l’espace en envoyant des objets techniques dans toutes les directions de l’univers et en se proposant d’en coloniser les objets. Et ce d’autant plus que dans cette course il a toujours rencontré quelques succès. Cependant toute émancipation a son coût, se libérer d’une contrainte est, dans le même mouvement s’en créer d’autres et déterminer d’autres problématiques à vaincre toujours à la hauteur de celles qui ont été vaincues : pollution, réchauffement climatique, risques atomiques, etc. montrent bien cela. Toucher au monde c’est créer un déséquilibre, rencontrer l’impermanence au sens bouddhique d’où la tentation du repli, de la mise à l’écart, l’isolement dans la méditation qui n’a besoin d’aucune technique extérieure à l’homme. Toute émancipation crée dialectiquement de nouvelles contraintes d’où par exemple les mythes qui se construisent autour de l’intelligence artificielle : voie d’accès à une puissance nouvelle ou risque de sujétion encore plus grande aux « machines », robots et autres, société « meilleure » libératrice ou société plus répressive encore où l’homme serait l’esclave, ou l’invention même de supercerveaux artificiels ? L’histoire de l’humanité montre que l’homme a su jusque là, avec ses succès et ses échecs naviguer entre les principaux écueils. Or si l’individu homme a, dans l’ensemble le choix, se retirer de l’avancée du monde ou y participer, l’ensemble hommes, l’humanité, comme celui qui tient à en faire partie, n’a, contrainte par une volonté statistique, pour sa part, pas d’autre choix que celui de l’illusion émancipatrice.

 Jean-Pierre Balpe