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  • Olivier Auber

s'émanciper de quoi au fait ?

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Embarqué sur le Beagle pour un tour du monde dans les années 1830, Charles Darwin s'est intéressé non seulement à la flore, la faune et la géologie, mais aussi aux nombreux peuples indigènes qu'il a rencontrés. Outre la description de leurs moeurs et de leurs coutumes, il a souvent ajouté un mot sur leur niveau d'utilisation de la monnaie. Il a constaté que certains peuples vivaient très bien sans argent, tandis que d'autres qui en disposaient plus ou moins, avaient parfois du mal à s'en sortir. Cependant, Darwin semblait considérer la monnaie comme un progrès naturel, au point de laisser entendre que les peuples qui vivaient mal en dépit de leur accès à la monnaie, n'en avaient tout simplement pas assez.

Près de deux siècles plus tard, l'assimilation du progrès à l'utilisation de la monnaie est devenue la norme. Selon les critères de développement de la Banque Mondiale, près de trois milliards de personnes vivent "sous le seuil de pauvreté" fixé par elle à 2 dollars par jour. Implicitement, la Banque laisse entendre qu'il n'y a qu'une option : augmenter le revenu de ces gens. Elle aurait pu au contraire tenter de renforcer l'autonomie des peuples qui s'en sortent très bien sans monnaie, voire s'inspirer de leur expérience. Cela, elle ne l'a jamais fait, et c'est malheureusement trop tard. Il n'existe pratiquement plus de tels peuples. L'évolution semble donc avoir donné raison à Darwin : la monnaie a pris en otage l'espèce humaine toute entière.

Ce bref recul historique suggère que si un déterminisme existe, alors la monnaie en est pour le moment la manifestation la plus fidèle. Elle semble s'être imposée comme une métrique universelle et elle a transformé le monde en une vaste monoculture de valeurs compatibles avec elle. On écoute désormais la même musique sur les îles Coco et à Abidjan, New-York ou La Motte-Beuvron. Toute forme de diversité semble être vouée à l'extinction.

Il n'est pas nouveau que les hommes s'interrogent sur l'existence des forces invisibles supposées les déterminer. Longtemps, la réponse a simplement été Dieu. Puis d'autres explications sont venues. Selon Darwin, il n'y a pas d'autre origine de nos comportements que la sélection naturelle. Selon Freud, tout se jouerait dans la mise sous contrôle de nos tendances naturelles par la construction d’un surmoi culturel. Selon les structuralistes, nous créons nous-mêmes les structures sociales, culturelles, technologiques qui nous structurent en retour. Certains cybernéticiens ont rêvé un temps mettre cette évolution en équations et les constructivistes ont imaginé qu'on pouvait la guider. Aujourd'hui, la apôtres de la "singularité" prétendent que l'avenir est écrit d'avance. Selon eux, nous fonçons vers un monde post-humain, ce qui signifie que l'homme lui-même serait en voie d'extinction.

La petite histoire de Darwin relatée ici montre que la croyance en une forme de déterminisme joue un rôle dans son accomplissement. Il n'est même pas nécessaire que l'horizon qu'il nous promet soit désirable pour qu'il en soit ainsi. Beaucoup d'humains se sentent comme aspirés au fond de la piscine par son siphon imaginaire. Cette croyance délétère entraîne des mouvements désordonnés plus ou moins suicidaires comme autant de tentatives désespérées d'émancipation du courant qui les emporte. Malheureusement, ils ne font que propager la croyance en un déterminisme et entraîner finalement une panique générale propice à son accomplissement.

Comment sortir de cette spirale infernale ? Peut-être en observant que la monnaie telle que nous la pratiquons n'a pas toujours existé. Elle n'est en rien naturelle comme le supposait Darwin. C'est au contraire une construction artificielle qui a émergé de nos interactions. Elle est donc probablement elle-aussi sujette à des variations et des mutations dont le moteur est pour une part une certaine transformation de nos croyances. De la sélection naturelle émergerait ainsi une nouvelle conception de l'acteur économique et un nouveau système monétaire adapté à notre survie. 

A mon avis, l'impérieuse nécessité d'émancipation que nous ressentons aujourd'hui devrait se porter en priorité sur ce point. Quelques pistes figurent peut-être ici. 

Refonder la légitimité. Vers l’aethogénèse.
Par Olivier Auber
https://medium.com/@olivierauber/refonder-la-l%C3%A9gitimit%C3%A9-25d6443e4a1b

Vers une théorie quantique de la monnaie ?
Conversation entre Olivier Auber, Stéphane Laborde, Arnaud Fleuri. http://perspective-numerique.net/wakka.php?wiki=TheorieQuantiqueDeLaMonnaie

Resisting Reduction
Designing our Complex Future with Machines
by Joichi Ito
https://pubpub.ito.com/pub/resisting-reduction

Olivier Auber

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