• émancipation
  • Points de vue

  • Lorenzo Soccavo

s'émanciper par le dé[trait d'union]lire

Le vivant, je crois, ne peut saisir le sens de son vécu, le déchiffrer, c'est-à-dire au fond : le lire, que s'il parvient à s'en faire à lui-même le récit.

Arrêtons-nous un instant.

A combien de secondes de silence intérieur cet instant a-t-il correspondu ?

Probablement très peu.

Notre mental bruisse sans arrêt d'un monologue intérieur par lequel tous, nous nous racontons nous-mêmes à nous-mêmes, nous énonçons notre propre JE singulier, submergé qu'il est par les mondes multiples de notre réalité subjective et de toutes celles des autres, par les mondes imaginaires aussi, qui nous accompagnent depuis que notre conscience réflexive s'est éveillée à nous-mêmes, nous, plongés dans tous ces mondes.

Si le monologue intérieur est bien identifié comme procédé de narration littéraire, s'il touche si facilement certains lecteurs, et suscite ennui et rejet chez d'autres, c'est je crois parce que nous reconnaissons en lui ce qui en nous bourdonne et ruisselle continuellement. C'est parce que cela fait émotionnellement résonance en nous, agréablement ou négativement.

D'une manière ou d'une autre, le "flux de conscience" qui caractérise des auteurs singuliers, comme Virginia Woolf, James Joyce ou Claude Simon, par exemple, attise chez chacun l'expérience intime de son vécu et de sa relativité : une épreuve spirituelle que nous ne sommes généralement pas prêts à affronter et dont nous déléguons des succédanés – succès damnés ? – à la fiction littéraire, et avec encore davantage de mise à distance, à nos expériences esthétiques en général.

Pourtant, en nous plongeant dans la lecture, de Proust par exemple, nous pouvons nous mettre au sec, échapper provisoirement à l'écoulement en nous de tant d'invisibles paroles silencieuses, à cette forme particulière de logorrhée. Certes, nous pourrions du coup en arriver à entendre en nous ce que nous ne voudrions pas devoir écouter et à voir ce que nous ne voudrions pas regarder.

Le vivant ne peut lire son propre vécu, le roman de sa vie, qu'en en reliant les événements dans une trame de causalité, et celle-ci est souvent fictive je crois.

Nous pensons notre réalité comme réelle en reliant entre eux des faits qui, dans l'absolu, n'ont pas plus de liens entre eux que nous n'en avons avec nos congénères lorsque nous sommes dans une même foule. Mais c'est ainsi que de vastes fictions accéderaient au réel, seulement parce qu'elles sont nommées et reconnues comme réalités dans un consensus qui se prétend universel. Au rang de ces fictions figurent non pas des œuvres littéraires mais, par exemple, l'argent, la propriété, notre anthropocentrisme, qui sont bel et bien des œuvres de l'esprit humain, ni plus ni moins que des fictions fondées sur le langage qui les structure.

L'émancipation de notre être, de ce que nous serions en vérité, est-elle alors possible dans la spirale de cette hallucination collective librement consentie, de cette servitude volontaire ?

La seule émancipation réelle passerait-elle par ne plus accepter une telle lecture ?

Par dé-lire ? S'émanciper par une lecture délirante, déviante, désaliénante, hors des sillons ? Une lecture qui lirait entre les lignes, entre les mots, dans un au-delà du texte ?

Si dans les histoires que nous lisons nous ne laissons aux autres aucune trace lisible de notre passage, en revanche ces mondes imaginaires de nos lectures, eux, laissent bel et bien des traces en nous. Ne pourrions-nous pas alors espérer qu'à partir de ces traces nous puissions déployer en nous un espace qui serait comme un reflet de celui que nous aurions lu ? Les territoires imaginaires de nos lectures pourraient ainsi être des laboratoires de nos vies.

Les réalités extérieures objectives dépendent de leurs perceptions subjectives par chacun-e, et, simultanément, aucun-e d'entre nous ne pense ni n'agit indépendamment de cette multiplicité changeante des réalités, tant extérieures qu'intérieures. Nous sommes dans cette interdépendance.

J'émets alors cette hypothèse que l'émancipation spirituelle, culturelle et intellectuelle des humains, dans l'immense livre qu'est le monde, pourrait se conquérir par l'acquisition par les lecteurs de fictions littéraires, d'une plus grande autonomie au sein des mondes que sont les livres. Qu'en pensez-vous ?

Lorenzo Soccavo