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  • Philippe Boisnard

anté-prédictibilité du visage (hypothèse pour une phénoménologie transcendantale de l’IA)

Le regard humain croise des milliers de visages durant sa vie. Il en recoupe les traits, les expressions, les signes émotionnels, les mous dubitatives, les rides de tristesse ou de joie, les pincements de nez... Le regard humain croise des milliers de visage, il en saisit des logiques,emplit sa mémoire sans s’en rendre compte, synthétise, discrimine, totalise, analogise, comprend, simule, reproduit, catégorise, inventant des logiques de compréhension émotionnelle, de reconnaissabilité des expressions sensibles.

Qui mieux que l’homme pourrait comprendre l’homme. La question de l’altérité est devenue centrale au XXème siècle, avec Husserl, Heidegger, Merleau-Ponty, Sartre entre autres.

Qui mieux que l’homme pourrait saisir le visage de l’homme, sa fragilité, sa variation à travers les traces émotionnelles qui plient, strient, marquent la peau. Chaque visage étant signe à la fois de lui-même et de tout autre.

Nous pensons — est-ce de l’ordre de la croyance — que la médiation nécessaire pour comprendre l’homme est l’homme. Prétention de l’humanité : si elle a abandonné d’être au centre de l’Univers, ou encore d’être un animal à part avec une âme, elle pense encore que son intelligence est unique et ontologiquement différente de celle de tout autre animal ou objet. Toute la phénoménologie au XXème siècle s’est attachée à comprendre et thématisée cela : penser cette question de l’altérité, de la nécessaire médiation de l’homme à l’homme.

Toutefois, est-ce que l’arrivée des IA, du deep Learning associé au big data ne changerait pas cette prétention ? Allons peut-être un plus loin : est-ce que la constitution de la logique de reconnaissance faciale et émotionnelle permise aux IA ne pourrait pas venir se substituer, en suivant un même processus que celui décrit par la phénoménologie transcendantale Husserlienne, aux opérations humaines de reconnaissance ?

Pour synthétiser : Husserl, dans Les méditations cartésiennes, explique comment nous reconnaissons l’émotion d’autrui dans notre propre champ de conscience. À partir d’un emplissement lié à l’expérience (Einfülhung), nous faisons varier les cas possibles (variation éidétique) et tentons par analogie avec notre expérience de les indexer selon des significations. En ce sens, nous constitutions notre appréhension d’autrui à partir de traces empiriques que nous récoltons et recoupons. C’est la multiplication des données qui nous fait associer et préciser nos opérations de reconnaissance et nous comparons cela à nos propres expériences.

Dès lors, le protocole sera simple : associer aux milliards de visages collectés sur le web, et par analyse d’emotional récognition, des récits, des explications. Faire travailler deux IA ou plus pour qu’elles affinent, pour qu’elles produisent des récits pour tous les visages. Imaginons ce futur proche : récolter des millions de visages et les textes afférents, analyser les relations entre les deux pour mettre en lumière les causalités émotionnelles visibles sur les photographies. Les réseaux sociaux sont une mine de ces traces.

Ensuite prendre une foule quelconque et en temps réel, amener une IA à imaginer la cause des expressions du visage. Les IA, par leur processus produiront les récits - fiction du réel, imagination rationnelle - de tous ces visages. Chaque visage sera un livre ouvert de son passé. L’anté-prédictibilité est une prédictibilité du passé, l’intuition que l’on peut substituer à la pensée humaine et à ses opérations, la pensée imaginative de l’IA.

Approfondissons : il s’agit d’une révolution phénoménologique, et l’émergence d’une nouvelle phénoménologie transcendantale se portant sur les IA et non plus la conscience humaine. Cette phénoménologie transcendantale prendra le parti de ne pas opposer apriori
pensée humaine et IA, comme s’il y avait un privilège ontologique de la conscience humaine sur la machine. Mais cette approche phénoménologique posera comme préalable le simple fait qu’en effet les IA, par le pouvoir que nous leur conférons et confions par la programmation, peuvent reconnaître des émotions, peuvent témoigner qu’elles imaginent des récits pour justifier ces
expressions.

Ce nouveau champ de phénoménologie s’appliquera alors à réfléchir strictement et sans dualité ontologique apriori les opération de reconnaissance des IA, et de les comparer phénoménologiquement aux processus de la conscience humaine.

Mon hypothèse c’est que les IA loin de n’être que de simples mécanismes, par une forme de projection transcendantale liée à la programmation de leur processus, sont quant à ce que nous pouvons percevoir d’elles, de plus en plus proches de notre propre pensée. Comme si nous projetions en elle notre propre être.


Philippe Boisnard