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de qadesh à facebook : bienvenue dans l’ère de la propagande algorithmique !

Les historiens sont passés maîtres dans l’art de reconstituer l’écheveau de l’Histoire à l’aide d’un faisceau de récits parfois contradictoires. S’il est bien connu que l’Histoire est écrite par les vainqueurs, le point de vue des vaincus permet souvent d’adopter une perspective plus nuancée.  

Certains protagonistes s’arrogent même des victoires discutables, comme Ramsès II revendiquant la victoire égyptienne sur l’empire hittite à l’issue de la bataille de Qadesh vers 1274 avant JC, victoire assez douteuse au vu des pertes de territoires du côté égyptien à l’issue de ce conflit. Ce qu’on raconte dans les deux temples d'Abou Simbel est in fine plus important que ce qui s’est réellement passé il y a bientôt 3300 ans, surtout si votre guide égyptien est aussi chauvin qu’un supporteur de foot brésilien…  

Quelques deux millénaires plus tard, une autre œuvre de propagande est considérée comme la première BD de l’Histoire : il s’agit de la tapisserie de Bayeux, magnifique broderie de près de 70 mètres de long superbement conservée en dépit de nombreuses péripéties. Cette œuvre exposée à Bayeux raconte la conquête du trône d’Angleterre par Guillaume le Bâtard, duc de Normandie. A l’issue de la bataille d’Hastings en 1066, celui-ci gagna dans l’histoire un royaume officiellement reçu en héritage et, de surcroît, le nom plus enviable pour la postérité de Guillaume le Conquérant.  

Depuis lors, les historiens ont quelque peu nuancé le récit de cette incontestable victoire, notamment le rôle ambigu d’Harold Godwinson, l’éphémère Harold II d’Angleterre, présenté comme ayant parjuré un serment d’allégeance à Guillaume. Il n’existe pas de consensus entre les historiens sur les circonstances exactes qui ont amené un Normand sur le trône d’Angleterre mais la tapisserie présente une version qui a le mérite de servir de point de départ à l’édification des foules et à la recherche historiographique.  

De tous temps, les récits politiques et religieux ont permis de créer une histoire collective en prenant parfois des libertés avec les circonstances historiques objectives. Ceci justifie d’autant plus le travail des historiens, qui avancent souvent sur un terrain miné lorsque leurs travaux remettent en cause des dogmes jusque-là intangibles.  

Le terme même de propagande désigne « ce qui doit être propagé ». Ladite propagation est notamment le fait des médias, souvent contrôlés par le pouvoir politique ou des oligarques qui ne sont pas simplement attirés par les cash flows liés à une activité dont la rentabilité directe n’est pas toujours conforme à celle d’une activité économique traditionnelle.  

Aux heures les plus sombres de l’histoire de l’humanité, certains régimes totalitaires ont même institué un ministère de la propagande. De nos jours, le bourrage de crâne a encore de beaux jours devant lui dans certains pays qui ont scrupuleusement mis en application la célèbre dystopie de George Orwell. Sous ces régimes ubuesques, la réalité dépasse la fiction de « 1984 ».  

Ces régimes totalitaires n’ont même plus besoin de placarder des affiches indiquant « Big Brother is watching you » : la surveillance des pensées y est tellement efficace qu’elle est intériorisée par l’ensemble de la population.

Dans notre vieille Europe, on réalise mal à quel point la liberté d’expression est un bien précieux, souvent conquis de haute lutte.  

La révolution numérique est à bien des égards un progrès considérable en matière de diffusion de la connaissance et des idées… mais les techniques de propagation des idées les plus incongrues y ont également gagné en sophistication.  

En partant de vos préférences affichées sur tel ou tel réseau social, il est désormais facile de renforcer vos convictions avec des « fake news » voire de vraies informations distillées à bon escient, ce qui est encore plus redoutable. L’élection présidentielle américaine de 2016 en est une illustration remarquable.  

C’est impressionnant de voir à quel point des personnes de tous bords politiques peuvent relayer des idées orientées et, parfois diamétralement opposées, d’une même réalité, s’agissant par exemple d’un événement politique ou d’un conflit social. A l’approche d’échéances électorales, les passions se déchainent et on sort définitivement du terrain de la recherche de la vérité pour basculer dans le prosélytisme le plus assumé.

Le débat démocratique est à ce prix mais la sophistication croissante des techniques d’influence nécessite plus que jamais de faire preuve de discernement. A l’ère de la propagande personnalisée, la distance critique et la multiplication des sources d’information sont les meilleurs remèdes face à la manipulation algorithmique. Si Ramsès II était notre contemporain, il ne ferait plus graver ses victoires dans la pierre d’un temple au bord du Nil, mais il enverrait ses séides à l’assaut de la Toile pour persuader la Terre entière de ses victoires militaires, fussent-elles plus que contrastées…


Étienne Krieger