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  • Nils Aziosmanoff

édito n°14 - récit(s)

Croyances, cultures, religions ou politiques constituent des récits communs qui fondent et animent les sociétés humaines. À travers les âges, ils ont permis de développer la coopération au sein d’organisations en réseaux, de plus en plus vastes et complexes. Ces récits forment les réalités intersubjectives, les représentations d’où émane l’action collective, sans lesquelles nous n’aurions pu élargir les communautés originelles. Mais ce puissant vecteur d’évolution porte un paradoxe : si le récit permet d’étendre les liens qui nous relient les uns aux autres, il est également ce qui nous enferme dans l’enclos de nos imaginaires. Il est à la fois le territoire et son horizon. C’est pourquoi, le récit est un processus vivant, dynamique, toujours à interroger. Depuis la nuit des temps, cette féconde réinterprétation prolonge le chemin de notre émancipation.

Mais un phénomène inédit dans l’histoire des civilisations vient aujourd’hui bouleverser ce processus. Avec la numérisation du réel, l’information circule et innerve le monde à la vitesse de la lumière. Abolissant l’espace et le temps, elle connecte tout à tout, accélère le rythme et la densité des échanges, et décuple l’apparition du nouveau. Amplifiés par l’écho des réseaux sociaux, les récits se multiplient, prolifèrent, se croisent, s’entrechoquent, se superposent et se massifient à des vitesses sans précédent. Sidérés, nous peinons à en suivre le cours, et plus encore à lui donner un sens. La profusion nous aveugle. Que vaut alors la promesse du progrès, si elle ne sait exprimer l’urgence du monde qui vient ? Que vaut l’épopée de l’intelligence artificielle, si elle ne sait raconter la fragilité de la vie ? Que vaut le mythe de l’homo deus, s’il ne sait éclairer l’avenir ?

La coopération humaine fait face au plus grand défi de son histoire, celui de hisser l’intelligence collective au niveau d’une conscience collective, apte au sursaut de civilisation. Face à l’inertie des systèmes et aux égoïsmes, l’infrastructure sociale globale des réseaux constitue le moyen le plus rapide de mobiliser les énergies transformatrices. Derrière les fracas du présent, elle fait entendre les aspirations de celles et ceux, toujours plus nombreux, qui rêvent les yeux grands ouverts d’un autre monde. Prémices d’une économie symbiotique, ce récit des récits nous ouvre à l’autre et nous éveille au sens partagé. Il annonce une ère de progrès sans précédent, altruiste et créative, où le lien vaut plus que le bien, et où l’altérité transcende l’horizon commun.


Nils Aziosmanoff, président du Cube