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hackyourself – chapitre 2 - mathis

Mathis transpirait si abondamment que les gouttes de sueur tombaient sur le sol. Il vit la porte vitrée se refermer sur la silhouette du vieillard au cheveux argentés, furieux.

Sur le plateau, les jeunes ingénieurs en tee-shirts regardaient chacun leur moniteur avec une attention feinte, comme s'ils n'avaient rien vu ni entendu. Mathis porta la main à son visage dégoulinant et s'aperçut alors qu'il ne transpirait pas : en réalité, il pleurait. Et ses tempes le tançaient si fort ! Avec désespoir, il regarda la jauge en réalité augmentée qui flottait devant lui. Il était épaulé à plus de 82% par les IAs à présent. Les myriades de couleurs habituelles dans le Foyer n'étaient plus qu'une platitude bleuâtre, sans relief.

Une main se posa doucement sur son épaule. Virginia... Le front de la collaboratrice R&D de Mathis était assombri par la colère.

- Je n'en peux plus, lâcha le jeune homme, sentant son visage s'affaisser complètement.

- Ne reste pas ici, ce n'est pas un endroit pour toi, tu t'en fous de cette boîte, dit-elle à voix basse. 

- Je suis sous contrat, je ne peux pas partir, répondit-il, désespéré. Il faut que j'essaie à nouveau.  Je dois terminer mon travail.

Mathis ferma alors les yeux et éleva les contrôleurs pour monter le niveau de la jauge directement à 98%. Les IAs firent alors des requêtes si fortes à ses neurones que ses tempes le brûlèrent. Et aucune vision ne lui vint pour autant. Rien ne sortit de sa bouche non plus. Il rouvrit les yeux et se tourna, l'air hébété, vers Virginia. Il ne voyait plus rien, ne sentait plus rien. Comment avait-il pu en arriver là en si peu de temps ?

Il y a trois mois encore, le jeune homme longiligne au grand front tapait sur sa machine à écrire des histoires qu'il offrait aux passants sur la parvis de Beaubourg, en échange d'une une cigarette, une pièce, un ticket de métro... Peu argenté, Mathis déjeunait souvent uniquement de cinq bananes achetées à un pakistanais – pour avoir assez de vitamines pour la journée.

Mais André Roche était venu le chercher sur le parvis. Le vieillard aux cheveux argentés était le CEO d'un empire du jeu vidéo de plus de plusieurs milliers d'employés. Les jeux de Redrum, expliqua-t-il, avaient la réputation de ne pas se renouveler. Proche de la retraite, André Roche voulait partir de l'entreprise de manière éclatante, révolutionnant les jeux à ciel ouvert avec son « bébé », Pilate. Le public, expliqua-t-il à Mathis incrédule, voulait toujours plus d'histoires, toujours plus d'aventures à vivre. Pour fabriquer Pilate, il avait été nécessaire à la R&D de l'entreprise de créer un logiciel, un moteur inédit d'histoires. Celui-ci allait automatiser la fabrication des récits individuels et organiques qui allaient entourer les joueurs en leur donnant la sensation de vivre une expérience unique, foisonnante, faite d'une infinité d'histoires. La quintessence de la collaboration entre les IAs était au centre.

Mais le premier alpha-test de Pilate, le mois dernier, avait été une catastrophe : les histoires déversées par millions étaient mécaniques, creuses, car les IAs pouvaient multiplier les combinaisons de récits et les connecter selon une logique apparente, mais n'étaient pas capables d'amener la partie organique des millions de récits. Les joueurs les plus fanatiques de l'immense studio menaçaient de se désabonner en masse de la plateforme de l'entreprise. Ils accusaient la faiblesse des missions, le caractère attendu des expériences, ils se sentaient trahis après la belle promesse. Les actions de Redrum avaient subitement chuté, 450 personnes de l'équipe avaient été congédiées aussitôt. Il fallait trouver une nouvelle voie.

André Roche en avait été mortifié. Il avait eu alors une idée : Redrum avait besoin d'une personne qui guide les IAs du moteur de récits, qui propose des images, des symboles, et qui les relie intuitivement pour donner des « routes » aux intelligences artificielles. Et cette personne, était un conteur-né. En passant sur le parvis de Beaubourg pour aller au rendez-vous avec les actionnaires furieux, il avait aperçu Mathis taper ses histoires sur sa machine-à-écrire. Et il était venu à lui aussitôt.

Des millions d'histoires ? Mathis en eut le vertige. C'était impossible. Il était déjà fier d'en écrire une dizaine par jour. Et pourtant, il en était assuré, il n'était pas le dernier en terme d'imagination. André Roche sourit : il voyait bien que l'imagination de Mathis était sans limite, c'était d'ailleurs la raison pour laquelle il voulait l'engager. Il ajouta pour rassurer le jeune homme qu'il ne serait pas « seul ». Il tendit alors sa carte de visite sur laquelle il inscrivit le salaire qu'il offrait pour rejoindre la R&D de storytelling de Redrum et s'en fut avec détermination à sa réunion.

Mathis n'en crut pas ses yeux en lisant les chiffres. S'il travaillait ne serait-ce que quelques mois pour l'entreprise, il pourrait alors écrire des histoires le ventre plein pendant deux ans...

À son arrivée dans l'immense suite de bâtiments de Redrum, le jeune homme avait été accueilli par une standing ovation sur le plateau des ingénieurs de la section R&D. Puis il avait été mené sur une petite plateforme en élévation, au centre de laquelle une volute composée de myriade de couleurs ondoyait.

- Voici le Foyer, nos yeux sont rivés sur lui, fit André Roche avec un sourire satisfait. Et voici Virginia... Mathis, je te présente l'ingénieur responsable du Foyer.

Et en s'adressant à la femme mince aux traits fatigués qui venait de les rejoindre :

- Mathis, notre perle rare.

Virginia eut un sourire énigmatique et attendit qu'André Roche eût disparu du plateau pour s'adresser à Mathis.

- Nos IAs peuvent structurer des histoires, mais elles ne savent pas prendre des chemins de traverse, expliqua cette dernière. Elles n'ont pas d'intuition. Comme créateur, tu es habité par des visions. C'est pourquoi tu peux raconter les histoires tous les jours aux passants. Nous avons simplement besoin que tu décrives verbalement tes visions comme elles t'arrivent, à cette console, là, devant le Foyer...

- Ce que tu sens, ce que tu vois, tout ce qui te vient et qui émane de ton imagination, va être traité par les IAs en temps réel. La volute de couleurs que tu vois là dans le Foyer est une évaluation du caractère vivant de tes visions. Et là, dit-elle en montrant une barre luminescente en apesanteur que Mathis n'avait pas encore vu, c'est la jauge qui te montre à quel pourcentage tu es accompagné par les IAs.

- D'accord, j'ai compris, répondit-il en s'approchant de la console.

- Attends, plus tu augmentes le niveau de collaboration, plus les IAs font des requêtes vers toi et plus il y a de récits créés. C'est toi et uniquement toi qui choisiras la cadence au fur et à mesure pour pouvoir fournir l'objectif du nombre de récits pour Pilate. Personne n'est allé au delà de 50%

Mathis afficha un visage perplexe. Uniquement des visions ?  Il ne fallait même pas structurer les histoires alors ? C'était trop facile.

Mathis haussa les épaules. Son imagination était sans limite. Et il allait le montrer. Il se tourna vers Virginia avec un air crâne :

- Du moment que c'est moi qui choisis..


Karen Guillorel