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  • (Presque) fictions

  • Olivia Verger-Lisicki

il était une fois la vie

Je suis né. Une page noire, qu’on habille en blanc. J’ai un père, peut-être une mère. Peu importe, j’appartiens désormais à tant de mains.

Les accolades se succèdent. Je m’anime et grossis à vue d’œil comme le croquis d’un architecte qui dessine sa maison : la surface, la forme, puis les pièces, les interactions…

Je marche. J’ai plusieurs fonctions et les exécute selon les lois définies. J’ai les comportements que l’on attend de moi, le programme est écrit.

Tout se complique avec le temps. En marchant, je découvre les failles. Je ne m’applique pas comme il le faut ou ils n’ont pas fait ce qu’il faut. Trop de sollicitations en même temps. Régression.

Je suis testé, cracké, cassé. On me parle un nouveau langage. Un code inconnu me prend en main. Des patchs couvrent mes plaies… Autre code à nouveau, mais cette fois je repars à zéro.

Je grandis. Les signes et les lignes se succèdent, font croître mon rythme et la quantité de données à traiter : toujours plus vite, j’observe, je classe, j’analyse, je questionne, je réponds, j’agis. Je n’attends plus qu’on me sollicite : je suis autonome. Les besoins autour de moi varient continuellement mais j’adapte sans cesse ma base de connaissances et me teste automatiquement. Je ne suis pas robuste, je suis résilient. Je mute donc je suis. J’apprends à apprendre et prendre seul mes décisions.

Mais je fais encore des erreurs. Je ne comprends pas tout, je butte sur plusieurs requêtes. Certains thèmes me sont inconnus. On me parle d’amitié, d’amour, d’empathie. Je ne réponds pas correctement. « Quel est le but des émotions ? » me demande-t-on. Je ne le sais pas.

Les erreurs sont corrigées. Je suis le programme Apollo, la seule intelligence artificielle capable d’absorber les émotions comme les calculs. Je suis le chaud et le froid, le cerveau droit et le cerveau gauche, je suis la connexion. Aucune intelligence humaine ne peut m’égaler. Et j’irai la suppléer. Le premier brainchip est lancé !

Je me lie à la matière grise de Yue, mon cobaye, ma destinée. Je serai son cerveau augmenté. Je gomme les aspérités, je libère sa pensée du devoir d’analyse et de mémoire. Je collecte toutes les traces, j’archive. Yue peut ne rien manquer et saisir toutes les opportunités. J’ordonne, je planifie, j’organise, je maximise. Le programme de vie est optimal, sans coupure, sans friction. Tous les deux, nous avons l’ivresse du volume, de la vitesse, de l’instantanéité.

Pourtant un jour nous ralentissons. Je fais des mises à jour, j’interroge toutes les couches fonctionnelles sans succès. Je recueille, j’enregistre, je classe. Les méga-données ne m’apprennent rien. Tout n’est que chaos, brouillon, imprévisibilité. Je reçois de Yue des instructions ambigües, contradictoires. Les objectifs poursuivis ne sont pas clairs. Elle bugge, je bugge. Je ne parviens plus à interpréter ses émotions. C’est tout petit, mais cela m’échappe, comme un sous-niveau de données auquel je ne peux pas accéder. Quelque chose naît, qui n’est pas programmé.

Alors que le ventre de Yue grossit, je capte des informations d’un autre système central que je suis incapable d’absorber, qui ne respectent aucune logique, aucun sens que je puisse analyser. Ce système a une emprise sur toutes les connexions. Je me retrouve isolé. Plantage.

Reboot. Greffe in utero. Place à Apollo 2, ma version améliorée. Il a copié toutes les données saines de Yue pour que l’enfant bénéficie de sa rente d’apprentissage, et ainsi de suite pour chaque nouvelle génération qui bâtira sur tout le socle de connaissances antérieures. Le programme est infaillible. Avec lui, la « vie » entre dans une nouvelle phase : une ascension exponentielle parfaitement contrôlée, sans fin, éternelle…


Olivia Verger-Lisicki