• récit(s)
  • Points de vue

  • Anne Rumin

la collapsologie : faire le récit de l'effondrement

La fin du monde aura-t-elle lieu ? Du récit biblique de l’Apocalypse, aux prophètes millénaristes du Moyen-âge, cet imaginaire marque durablement notre société occidentale. Dans la seconde moitié du XXème siècle, l’idée d’une fin du monde se régénère face au spectre des grandes catastrophes environnementales, donnant lieu à une nouvelle prolifération de récits. La science-fiction s’empare ainsi des diagnostics du présent pour incarner un futur devenu menaçant : réchauffement climatique, destruction de la biosphère, instabilités politiques et inégalités sociales sont autant de thèmes qu’évoquent The day after, Mad Max, ou encore Blade Runner. Mais qu’adviendrait-il si nos sociétés s’effondraient réellement, et ce de notre vivant ?

Voilà ce qu’envisage la collapsologie. Le néologisme, né sous la plume de Pablo Servigne et Raphaël Stevens [1] désigne l’étude transdisciplinaire de l’effondrement de notre société thermo-industrielle. Lié aux catastrophes écologiques dont les hommes seraient à l’origine, l’effondrement serait pourtant global, s’étendant aux domaines économique, politique, social. Le phénomène serait aussi mondial : si ce sont les pays les plus riches qui en seraient les principaux responsables, les répercussions de l’effondrement ne devraient pas épargner les pays en voie de développement. Ce processus, qui devrait arriver à son terme en 2030, aurait d’ores et déjà commencé. S’il ne s’agit guère ici de l’Apocalypse, l’effondrement doit cependant signer la fin d’un monde, celui que nous connaissons.

Mais comment faire le récit d’un tel effondrement ? Si la connaissance de ce phénomène ne peut se restreindre aux seuls milieux militants et scientifiques, il serait pourtant contre-productif d’affoler les populations. La collapsologie n’a donc de cesse de s’interroger sur sa propre condition d’énonciation, adoptant une pédagogie du dévoilement. Il s’agit d’apporter à la scientificité du discours sur l’effondrement la force de la métaphore, en imaginant divers scénarios qui doivent rendre les faits et les chiffres plus facilement intelligibles. Cependant, les collapsologues n’ignorant pas combien l’acceptation de l’effondrement peut être douloureuse, refusent de se restreindre à une froide rationalité. Leur discours laisse donc volontairement la place aux émotions et à l’intuition, dans le but d’accompagner chacun dans un processus qui s’apparente au travail du deuil.

En effet, les collapsologues, rappelant notre système à sa propre fin, ne nous parlent de rien de moins que de la mort, dans une société qui semble l’avoir niée, à travers une obsession de la jeunesse, ou paradoxalement industrialisée et cachée, dans des abattoirs. Dès lors, le discours de la collapsologie se heurte au déni, à la colère et à la peur. Certains iront jusqu’à croire à une dérive sectaire. Et pourtant, les collapsologues continuent de se faire les Cassandre de l’effondrement, porteurs de ce discours qui dérange. Ils renouent ainsi avec la parrêsia foucaldienne. Foucault désigne sous ce terme  une manière de dire vrai, soit une prise de parole dans laquelle un individu s’engage absolument, acceptant de courir tous les risques pour avoir dit ce qui lui semble vrai. Une telle prise de parole devrait être à l’origine d’une démocratie qui se distinguerait de la « médiacratie », règne de l’opinion bavarde.

Ce courage du dire vrai que cultivent les collapsologues est le fruit d’une conviction profonde : l’effondrement pourrait être une chance de réinventer ensemble notre présent. Dire l’effondrement, c’est aussi se demander de quoi sera faite la société de demain. Nous aurions ainsi l’occasion de repenser notre façon de produire et de consommer, de rénover notre démocratie, de construire une nouvelle façon d’être à soi, à l’autre et au monde. Les collapsologues nous invitent à essayer différents systèmes, à s’ouvrir aux diverses et immenses possibilités qui les offrent et à espérer l’inespéré.


Anne Rumin


[1] Pablo Servigne et Raphaël Stevens Comment tout peut s’effondrer ? Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Seuil, 2015