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  • Sylvie Gendreau

la puissance du récit pour les humains

Depuis la nuit des temps, les humains ont toujours raconté des histoires. Si nous ne sommes pas nous-mêmes des conteurs, tout le monde aime qu'on lui raconte une bonne histoire.

Mais pourquoi accordons-nous autant d’importance au récit ? Plus encore, la mise en récit a-t-elle une importance du point de vue de l’évolution ?

Des anthropologues britanniques ont voulu savoir qu’elle pouvait bien être, au sein des sociétés traditionnelles, l’utilité de raconter des histoires.

Ils se sont penchés sur les us et coutumes d’une société de chasseurs-cueilleurs des Philippines. Ils ont découvert que la présence d’un bon conteur au sein de la communauté est souvent un indice d’une coopération accrue entre ses membres. Il semblerait même qu’un conteur talentueux tisse autour de lui un réseau social étendu et connaît plus de succès auprès des femmes.

Que signifie au juste le terme coopération ? Sur le plan de l’évolution des espèces, les anthropologues définissent la coopération comme un ensemble de comportements qui évoluent au profit des autres.

Mais pour que cette coopération puisse agir efficacement au sein d’une population, cela requiert que d’importants efforts de coordination soient déployés.

Pour qu’il y ait coordination, il faut que les membres de cette population aient une bonne connaissance des activités et du comportement de leurs pairs.

Un récit, correctement structuré et ayant une charge narrative suffisante, peut constituer un puissant mécanisme de diffusion des modalités de coordination requises pour harmoniser le comportement d’un groupe d’individus vivant en communauté.

Les sociétés de chasseurs-cueilleurs ont toujours maintenu une solide tradition orale. Après avoir analysé le contenu des récits Aeta, les chercheurs britanniques ont pu démontrer que :

  •  Les récits Aeta véhiculent de nombreux messages de coopération entre les individus, d’égalité entre les sexes et de statut social.
  •  Les récits Aeta ne sont pas uniques. Les récits d’autres peuples de chasseurs-cueilleurs sont eux aussi conçus pour favoriser la coopération et la coordination.
  •  Les individus des communautés où il y a plusieurs conteurs coopèrent plus efficacement entre eux.
  •  Les conteurs les plus expérimentés sont recherchés comme compagnon de travail et de vie.

Nous ne vivons plus au sein de sociétés de chasseurs-cueilleurs, mais nous avons continué de développer ce trait évolutif qui consiste à raconter des histoires.

Les chercheurs britanniques soulignent que les récits des peuples chasseurs-cueilleurs sont à l’origine d’autres récits fictionnels plus complexes, caractéristiques des sociétés agraires qui ont succédé aux sociétés de chasseurs-cueilleurs : les mythes religieux, les récits institutionnels, les récits politiques propres aux États-nations. Là encore, il s’agit de récits qui jouent un rôle clé dans l’organisation et la promotion de la coopération entre humains, même si parfois ils provoquent des tensions sociales et politiques.

La mise en récit de sa propre vie présente elle aussi un intérêt. Elle peut être thérapeutique.

Se raconter, mettre en mots l’histoire de sa vie est étroitement relié à l’étymologie même du mot « histoire » qui puise ses racines au XIIe siècle : istorie : le récit des événements de la vie de quelqu’un. En anglais, le rapprochement est frappant : « history » ou si on le recompose légèrement : « his-story ».

Le récit de soi rend compte à autrui de notre condition humaine. Le récit de soi valide ce que nous sommes, met en valeur ce que nous aimons et éprouvons.

Cela est valable, quel que soit l’âge. Mais comme le souligne Ethel Mitty, l’exercice prend une signification particulière avec l’âge, lorsque le temps a fait son oeuvre sur le corps. À une époque de la vie où l’on cherche à assimiler et à donner un sens à ce que l’on a vécu.    

Ethel Mitty, infirmière de profession, note que l’essence même d’une thérapie consiste à revoir la stratégie qu’un individu malade souhaite mettre en place pour retrouver un équilibre. Il s’agit, selon Mitty, d’un travail collaboratif entre l’infirmière et le patient.

Confronter la maladie, selon sa sévérité, est semblable à ce que nous éprouvons lorsque nous nous trouvons face à un problème important difficile à résoudre.

Dans chaque cas, l’individu cherche à retrouver un équilibre, à rétablir une certaine harmonie.

Le récit de la personne âgée ou malade raconte ce qu’elle vit, les obstacles qui lui faut surmonter, les solutions qu’elle finit par trouver, ses acceptations, ses douleurs, ses échecs et ses réussites. En cela, le but (avoué ou non) de ce récit se rapproche de celui du récit traditionnel. Il est similaire aux récits de tous ceux qui doivent affronter un problème important. 

Mitty distingue trois types de récits du conteur en proie à la maladie :

  •  Le récit de restitution : la maladie est passagère. Il s’agit d’un problème qui trouvera une solution par l’intervention d’un tiers : un médecin, un médicament, une thérapie spécifique. Il suffit que le traitement fasse effet pour que le malade retrouve bientôt la santé
  •  Le récit chaotique : la maladie continue, un obstacle est perçu comme insurmontable. Il n’y a pas d’issue possible.
  •  Le récit de la quête de la guérison : le malade doit faire face à sa maladie. Il demande qu’on l’écoute. Il déploie toute l’énergie requise pour recouvrer la santé. Même si les solutions sont incertaines, à elle seule, la démarche dans laquelle il est prêt à s’engager en vaut la peine.   

Notre cerveau est outillé pour raconter et écouter des « histoires ». Ces récits ont eu, peuvent, et pourraient avoir pour objectifs de transmettre un savoir utile.

Mais, en pratique, comment s’y prendre ?

Comment, de nos jours, à l’instar de nos ancêtres les chasseurs-cueilleurs, le partage de récits autobiographiques au sein d’une communauté peuvent-ils contribuer au développement de celle-ci ?

Le Digital Storytelling - la narration numérique — est une méthode qui a pour objectif d’augmenter l’impact social de récits de la vie quotidienne.

Deux chercheurs britanniques, S. Copeland et A. de Moor, ont analysé cette approche au sein de communautés en Grande-Bretagne et aux Pays-Bas.

Le Digital Storytelling vise à transformer le récit individuel afin qu’il puisse nourrir l’intelligence collective d’une communauté.

Le modèle du StoryCenter développé aux États-Unis il y a une vingtaine d’années réunit des participants pendant trois jours. La méthode se divise en 5 étapes :

  •  La préparation permet de sélectionner et d’interviewer les participants, d’identifier les thèmes et d’élaborer différents angles de discussion autour du thème sélectionné.
  •  La mise en récit se pratique en groupe. Chaque participant raconte son histoire et la partage.
  •  La numérisation. Chaque participant apprend à transposer sa propre histoire sur un support numérique.
  •  La reconnaissance. Les participants se regroupent et prennent connaissance du contenu numérique de leurs pairs. Ils discutent des contenus diffusés et des projets qui peuvent en découler.
  •  La diffusion. Les récits numérisés sont diffusés sur une plateforme. Une attention particulière est accordée à leur diffusion auprès de la communauté.

Pour que l’exercice livre ses fruits et ait un impact sur l’intelligence collective de la communauté, les chercheurs ont mis en exergue une boucle de renforcement ancrée autour de quatre pivots :

  • Légitimité. Le thème choisi doit correspondre à une préoccupation importante partagée par un grand nombre d’individus au sein de la communauté. Les récits individuels doivent se référer à ce thème et refléter une diversité de points de vue.
  •  Authenticité. Les récits individuels doivent être authentiques et, par conséquent, les participants doivent pouvoir exprimer leur opinion librement. Le lieu d’échange doit être propice. Des modérateurs pacifient au besoin les échanges.
  •  Synergie. La nature même d’une mise en récit numérique est une invitation au travail collaboratif. Les participants partagent leurs compétences dans différents domaines : photographie, prise de son, vidéo, montage, infographie.
  •  Territoire commun. La mise en commun des récits soulève parfois des problèmes. Certains participants refusent de rendre publics leurs récits ; d’autres désirent en restreindre l’accès. Le storytelling numérique, s’il permet parfois la création de projets collectifs précis, sert d’abord et avant tout de catalyseur. Il favorise la participation citoyenne et diffuse ainsi de nouvelles idées et des concepts novateurs  pour le développement de la communauté.

Dans son livre Le Héros aux mille et un visages, Joseph Campbell décrit la phase ultime de l’aventure du héros : le retour vers les siens. Après avoir vaincu de multiples obstacles, au terme de sa victoire, le héros retourne vers les siens et leur rapporte les urnes de la sagesse. Il raconte dans le détail ce qu’il a vécu, ou c’est un conteur qui s’en charge. Le héros a reçu des dons. Il les partage avec sa communauté, soit pour qu’elle renaisse de ses cendres, pour qu’elle vainque l’ennemi, ou tout simplement pour qu’elle poursuive son développement avec une énergie et un espoir renouvelés.

Le mythe de l’aventure du héros est une structure narrative commune aux récits majeurs qui ont ponctué l’histoire humaine. Ce mythe se fait le miroir de nos vies, un miroir bien sûr grossissant, aux dimensions parfois épiques. Mais sa force, toujours actuelle, tient au fait que les aventures du héros nous fournissent d’excellentes métaphores que nous pouvons mettre en parallèle avec les événements qui nous arrivent et les épreuves que nous devons surmonter.

C’est d’ailleurs autour du récit de soi, inspiré, entre autres, par Roland Barthes et Marcel Proust, que j’ai développé le premier cours de La Nouvelle École de créativité, Ma vie telle que je l’imagine. Nous en sommes à nos premières expérimentations, mais déjà les participants se révèlent de manière inattendue. Et bien qu’il y ait parfois une douleur associée à certains souvenirs du passé, le fait d’écrire son histoire et de la partager permet de la faire évoluer. La fabrication du récit joue alors un rôle d’autocompassion qui apporte une libération intérieure et fait ressentir un sentiment de joie au participant.


Sylvie Gendreau