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  • Franck Renaud

le journaliste, ce raconteur

Le récit, l’histoire – petite comme grande ; anecdotique comme première version de l’Histoire –, irriguent le quotidien du journaliste et en modèlent le cœur battant. Et qu’importe le support, car pour façonner un récit et raconter une histoire, le journaliste demeure ce jongleur de mots étonné et curieux (de tout) qui s’en remet à l’écrit : la confusion de l’époque, l’urgence de l’instant et l’outrecuidance du moment, voudraient que la diffusion en berne de la presse “papier” – corrélée à des recettes publicitaires qui font profil bas – signe, par amalgame, la mort prochaine de l’écrit.

Fausse route, car, s’il ne doit en rester qu’un, c’est bien ce dernier. D’autant que l’écrit est intrinsèquement lié aux pratiques du journalisme sous toutes ses formes : à la radio comme à la télévision, les voix passent d’abord et avant tout par les mots couchés sur l’écran et retouchés – à la main, sur papier. Les récits et les histoires se gavent de mots et l’irruption de la révolution numérique n’a en rien altéré ce festin. Au contraire, il l’a enrichi en lui donnant une dimension polyphonique, en obligeant les médias et les pratiques journalistiques à se réinventer, à défricher, à tenter et à se diversifier.

Le récit, l’histoire, peuvent désormais conjuguer les mots, les images – dessinées, fixes et animées –, les sons et les données. Prenant le contrepied du robinet de l’information où le sens et la réflexion se diluent, où la perspective n’a pour seul horizon que le flux, ils peuvent prendre le temps du lecteur-auditeur-téléspectateur sans être contingentés par le format du papier : c’est aussi le retour d’une forme longue de journalisme où la lecture est complétée, “augmentée” oserait-on si le terme n’était pas galvaudé. L’information s’y combine avec l’explication.

Il est aussi un apport que le temps qui vient obligera le journaliste à intégrer, en l’occurrence celui d’une intelligence collective, celle de la communauté. Non, pas celle de commentaires qui enflamment les réseaux sociaux et assurent le “buzz”, mais bien celle d’une collectivité qui génère de la profondeur et des savoirs au service du récit. Nourrir son histoire et la faire vivre avec le renfort de son “audience” : d’autant qu’il en est certainement quelques-uns et quelques-unes qui en savent plus que le journaliste sur le sujet traité et peuvent l’aider, l’orienter et le conseiller. Alors, récit(s) ? Avec des mots pour faire la courte échelle aux histoires, prenant appui sur une révolution de l’information qui démultiplie les modes de traitement et, avec comme bréviaire, cette affiche rouge qui orne un mur de la rédaction du Washington Post, portant ce mot d’ordre suivi d’un doigt indiquant la sortie : « Allez parler aux gens ! »


Franck Renaud