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le mème Ø

NøøPilote : Yann Minh.
Journal de bord. Jour 252 de mon immatérialisation dans les Récifs.
Quarantième jour d’Automne de l’année 202 018
Récifs. Orod-na-Ferv (Cathédrale). 1919 km/ Emeraude 281° 1036 km Cyane 127° 2089 km


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Après plusieurs semaines de navigation à bord d’un bateau-violon tractant du minerai polaire, j’avais enfin atteint la légendaire cité labyrinthique d’Orod-na-Ferv située entre 127°du pôle Cyane, et 281° du pôle Emeraude. La cité d’Orod-na-Ferv est plus connue sous le nom de Cathédrale. Nom inspiré par l’architecture majestueuse de ses entrelacs d’arc boutants, de passerelles et de nefs accrochés entre les chutes d’eau aux parois des corridors basaltiques. Selon certains, même les cristaux topographiques tridimentionnels des nøømanciens ne peuvent en décrire exactement les limites et la géométrie. C’est dans Cathédrale que sont conservées par les NøøManciens depuis la nuit des temps, les plus importantes collections de supports informationnels des Futurs Probables du Multivers. 


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J’avais été prévenu que ceux qui arpentent pour la première fois ses nefs interminables de rayonnages sculptés à même la roche, pleins de livres, de parchemins, de tablettes d’argiles, de sculptures, de tableaux,de cristaux digitaux, de bandes magnétiques, de disques durs, succombent souvent à un étrange extase quasi mystique similaire au syndrôme de Stendhal, et se retrouvent en cure de sommeil pendant plusieurs jours. Le phénomène est tellement fréquent, que des cloîtres de sommeil sont Installé à intervalles réguliers dans cette immense cité aérienne accrochée aux monolithes volants. Et c’est donc, sur les motifs byzantins complexes, changeants au gré des configurations robotisées du plafond d’un de ces cloîtres que mes yeux se sont ouverts quatre jours après mon arrivée. Malgré l’avertissement, j’avais moi aussi succombé au mystérieux syndrôme de Cathédrale.

La “bouffée délirante” m’avait emporté alors que je venais de sortir de la bibliothèque “Émeraude” après un entretien avec l’avatar d’un des plus vieux NøøManciens des Récifs. La bibliothèque “Émeraude” est consacrée aux archives des futurs probables. Grâce à la recommandation griffonnée par Dyl sur la jetée du port d’Armon Karn lors de mon départ, un “bibliothécaire” m’avait conduit auprès du fameux “NøøMancien” sur une plateforme de verre suspendue au centre de la vertigineuse nef centrale. Nous étions assis de part et d’autre d’une large table en bois ouvragée, encombrée de cristaux topographiques, d’hologrammes et de lecteurs divers.

Je lui ai demandé quelle était l’origine des Récifs. Comment une telle anomalie pouvait perdurer à cheval entre l’immatérialité informationnelle, la matérialité physique, à la croisée de tous les futurs probables dans le multivers. Le vieil homme à barbe blanche qui ressemblait à l’archétype arthurien de Merlin l’Enchanteur scruta mes yeux longuement, comme lisant en moi, puis, laissant son regard divaguer vers l’horizon lointain, dit d’une voix basse et douce.

- Yann, comme tu l’as souvent dit toi-même : la vie n’existe pas, c’est de la matière informée.” Ce que tu dois comprendre maintenant, c’est que “l’existence” est en fait un récit. Un immense récit qui se déroule dans le temps, et qui s’inscrit lui-même dans un méta récit qui est celui de tous les cosmos des futurs probables.

Tandis qu’il parlait, ses traits étaient progressivement remplacés par l’avatar d’une jeunefemme androgyne asiatique qui ressemblait au major Kusanagi dans l’anime japonais Ghost In the Shell.

- Dix vies multimillénaires de transhumain ne te suffiraient pas pour en décrypter le dix millionième. Et ici nous n’en archivons que la matérialisation physique au travers des contes et mythes des humanités passées et futures.

L’avatar de la NøøMancienne semblait maintenant avoir vieillie d’un siècle. Elle me regardait avec le sourire bienveillant et malicieux d’une grand mère miséricordieuse.

- La vie est un processus dynamique inscrit dans le temps, qui se sert de la matière pour assurer sa pérennité par sa propagation. Elle t’utilise, pour assurer sa perpétuation comme elle utilise tous les organismes biologiques éphémères pris dans l’entropie universelle.

Elle avait maintenant le ton doctoral, le crâne à moitié chauve, les lunettes rondes munies de loupes et la moustache grisonnante d’un entomologiste cinquantenaire vêtu de la blouse blanche des scientifique du dix neuvième siècle.

- Ici mon petit ami, contre toute apparence, nous n’archivons pas des histoires, ou des contes. Nous archivons les traces subtiles laissées par les mèmes générés par le vivant dans l’histoire humaine. Nous cherchons à isoler le mème originel, le mème Ø. Celui qui en agissant sur le plan de la matérialité, a donné naissance aux premiers répliquants biologiques apparus dans les océans des premières planètes terres du multivers.

- Le mème Ø se cache derrière tous les récits de l’humanité, des plus grands aux plus anodins. Ø est fait d’un code particulier, situé une couche au-dessus de celui qui préside à la matérialité entropique et sur lequel Ø surf pour se perpétuer. L’avatar avait maintenant pris les traits neutres et asexués d’un automate steampunk, mi adulte, mi enfant, au sourire exagéré et dont le métal précieusement ouvragé scintillait de reflets cuivrés.

- Ce mème originel Ø, est la pierre philosophale qui permettra de changer tous nos destins et de comprendre comment une anomalie quantique comme Les Récifs est apparue. Car c’est ce mème qui fait la jonction entre l’entropie cosmique et la néguentropie du vivant. Qui fait que l’immatérialité informationnelle agit sur la matérialité physique.

L’avatar avait maintenant les traits sévères archétypaux des militaires ou des agents du FBI vêtus de costume noir. Il enleva ses lunettes de soleil et me scruta droit dans les yeux avec une expression glaciale. Il me regardait comme attendant un aveu de ma part.

- Ce mème se cache en chacun de vous. Du plus profond de vos cellules les plus simples, au plus sophistiqué de vos neurones. C’est un mème agissant, le plus puissant de tous, terrifié, égoïste et prédateur qui, depuis des éternités et sur chaque futur probables du multivers, vous mène massivement à votre perte, car iel n’a pas évolué depuis les origines.

L’avatar devint une créature éthérée, translucide et luminescente. Comme des constellations fuligineuses, des myriades de minuscules étoiles scintillaient dans son corps suivant des flux sanguins improbables au rythme d’un cœur de lumière. Elle flottait comme en apesanteur devant moi avec ses grandes ailes laiteuses déployées et immobiles. Elle n’avait pas dit “nous” mais “vous”. Elle avait cessé d’utiliser la première personne du pluriel pour parler, et se dissociait ainsi de moi et de l’humanité en utilisant le pronom personnel de la deuxième personne du pluriel. Ce qui renforçait l’impression d’altérité qui en émanait. Sa voix résonna dans mon esprit, comme la fréquence grave que génère ma propre voix sur mes os.

- Iel est la. Tapis au fond de mon esprit car iel a peur. Une peur ancienne qui date de plusieurs milliards d’années. Iel a toujours peur. Peur d’un néant plus grand que la mort. Un néant plus grand que le néant lui-même. Un néant terrifiant qu’iel fuyait déja il y a quatre milliards d’années lorsqu’iel a généré les premiers répliquants dans l’océan. Et iel a toujours peur car ce néant, est toujours proche. Aujourd’hui est encore hier pour iel. Et les Récifs, comme ma quête sont nés de cette peur, peur de la chute, peur de ce néant qu’on appelle l’Hubris.

A ce moment je me suis rendu compte que je m’étais levé, et que c’était moi même qui parlait, avec ses mots. J’étais moi et l’avatar du NøøMancien, mais j’étais aussi ce mème originel terrifié et terrifiant qui m’habitait et que j’allais devoir rassurer comme je pourrai.

Je suis sorti à moitié hébété sur les quais bordant les nefs de la grande bibliothèque d’Emeraude. Les essaims de lucioles des Récifs voltigeaient entre les corridors basaltiques, faisant tournoyer mon ombre sur les dalles de pierres orangées.


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Yann Minh


Merci à Edouard Kloczko pour la traduction en elfique Sindarin des noms de lieux des Récifs.