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le récit et la modernité numérique

Comment concevoir un récit à la mesure d’une conscience collective, capable de prendre en compte la complexité du futur, et de répondre aux défis de l’avenir? Comment utiliser les ressources du récit pour représenter un monde commun, qui nous concerne tous, et pour créer un imaginaire partagé qui nous aide à faire face au monde tel qu'il va devenir? Il semble que le monde numérique manque cruellement d’un récit commun, et ainsi d’une conscience collective pour animer ce nouvel espace.

Par le passé et dans toute l'histoire humaine, les récits, oraux ou écrits, ont permis la création du lien entre les générations au sein de la famille, du monde du travail, dans les relations de sociabilité. Par le récit, la relation se crée même avec ceux que l’on ne connaît pas, puisque raconter, c’est partager, c’est toujours créer une forme de relation. Le récit commun permettait ainsi le continuum de chaque individu à partir de son passé, et à travers l’idée d’un futur partagé avec les autres. C’est précisément le récit qui rendait la réalité et le temps vécu communicables, et devenait ainsi le point de passage d’une transmission à une filiation.

Pour le philosophe allemand Walter Benjamin, le récit, sous sa forme la plus simple, la plus élémentaire (raconter une histoire ou son histoire) repose sur une faculté apparemment inaliénable : la faculté d’échanger des expériences. Ainsi celui qui écoute une histoire forme société avec celui qui la raconte. L’implication éthique ne tient donc pas à la matière du récit mais à la possibilité de son partage, du partage de l’expérience dont il témoigne.

Le récit distribue des faits et organise des temporalités : par la faculté narrative, l’on peut dire “avant” ou “après” ce qui s’est passé. En ce sens, le récit permet à l’humanité de s’approprier la temporalité. C’est pourquoi il apparaît comme un besoin anthropologique. Selon Paul Ricoeur [1], le temps est une réalité insaisissable et angoissante pour l’être humain et les récits confèrent un sens au temps grâce à sa capacité de mise en formes du fil continu des événements. Chaque individu s’inscrit ainsi dans une historicité qui lui est propre. L'expérience humaine relatée permet de donner du sens aux événements de la vie. Ainsi le récit tend-il vers la continuité, la configuration. Le récit permet donc d’ordonner, de donner un sens à cet événement insaisissable qu’est l’appréhension du temps par le sujet percevant.

Or le numérique abolit en quelque sorte cette cohérence du temps. Paradoxalement, en multipliant les supports et les mises en lien, le numérique éblouit par sa diversité mais manque de cohérence et de stabilité; il empêche de se projeter au long terme par son absence de fil conducteur, de récit commun.

Aujourd’hui sommes-nous devenus les témoins et les artisans d’une certaine mort de cet art de raconter ? Le développement exponentiel des nouvelles technologies d’information et de communication a-t-il paradoxalement créé une aliénation, cet état où nous sommes Seuls ensemble [2] ?

Nous avons longtemps vécu avec des imaginaires limités à la nation, à la religion ou à la partie comme seule transcendance. Aujourd’hui, alors que règne l'idéal néolibéral de l’homme indépendant, il faudrait répondre au défi des nouvelles technologies par la production d’un imaginaire collectif liant les individus capables de se déplacer dans le monde entier, de choisir et d’élargir leurs appartenances et leurs obligations en dehors des simples frontières nationales. Il reste donc à construire un imaginaire et un récit mobilisant l'idée de l’appartenance à l’humanité partagée, à travers la littérature et les arts, car si les nouvelles technologies ont créé les conditions nécessaires à cette expérience, seul un récit mobilisant l'idée d'appartenance à une humanité partagée peut fonder une éthique agissante. Envisager une éthique cosmopolitique comme récit de notre époque permet alors de dépasser les frontières imaginaires et réelles entre les individus et de rendre vivante l'idée d'une appartenance commune.

« L’homme est un animal conteur, la seule créature sur Terre qui se raconte des histoires pour comprendre quel type de créature il est. Le récit est un droit inné, et personne ne peut le lui
enlever. »
[3]


Zona Zaric


[1] Paul Ricoeur, Temps et Récit 3, Le temps raconté, Points, Points Essai, 1991.

[2] Papadoudi-Ros Hélène, « Sherry Turkle, Seuls ensemble. De plus en plus de technologies de moins en moins de relations humaines. Trad. de l’américain par Claire Richard, Paris, Éd. L’Échappée, coll. Pour en finir avec, 2015.

[3] Rushdie Salman, Joseph Anton. A memoir, New York, Random House,2012.


Bibliographie

Arendt, Hannah, The Human Condition, Chicago, University of Chicago Press, 1998.

Brettschneider, Corey, When the State Speaks What Should It Say? How Democracies Can Protect Expression and Promote Equality, Princeton N.J., Princeton University Press, 2012.

Moïsi, Dominique, The Geopolitics of Emotion, New York, Anchor Books, 2010.

Nussbaum, Martha, Poetic justice: the literary imagination and public life, Boston, Massachusetts, Beacon Press, 1995.

Ricoeur, Paul, Soi-même comme un autre, Points, Paris, 2015.

Ricoeur, Paul, Temps et récit, tome 3, Seuil, Paris, 1991.