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  • Hervé Pérard

les bruissements du monde

Au début était le récit ; l’Histoire, les Sciences et les Techniques sont venues ensuite.

Les chants de l’Iliade et l’Odyssée, le Mahabarata, et toutes les mythologies des origines sont des épopées qui racontent les exploits de personnages surhumains qui tentent de faire face aux dangers du monde ; à l’image du Dieu Pan, l’un des tous premiers dieux indo-européens, dont le nom évoquait les mystères d’une nature hostile et indéchiffrable.

Ces traditions précédaient l’écriture, elles étaient composées de chants et de narrations visuelles qui facilitaient leur transmission et composaient l’environnement culturel des toutes premières civilisations.

Les grecs ont inventé le théâtre pour revisiter leur mythologie et pour que le chœur/coryphée interpelle ces systèmes de valeurs et de croyances qui ont fondés leur société ; la naissance de la philosophie est contemporaine de cette nouvelle écriture de la raison dialectique.

Et nous, sommes nous à une période où nous aurions besoin d’une reformulation de la Caverne de Platon et devons attendre que des sachants incarnent une nouvelle interprétation du monde ?  

Car c’est un peu de cela dont il s’agit dans ce désordre d’une information surabondante et hallucinée dont la propagation est facilitée par les réseaux sociaux ; et l’on observe bien que les tentations du contrôle sont une menace grandissante à l’émancipation des Hommes avec les dérives autoritaires des pouvoirs et la manipulation des données dont la sécurité n’est plus assurée.  

Pour les contemporains de mai 68, ceux qui ont voulu réveiller les rêves d’une communauté des Hommes fraternelle -même s’ils étaient désavoués par les textes de Samuel Becket, Maurice Blanchot ou Jean-Luc Nancy qui ont écrit des choses bouleversantes sur cette communauté inavouable et désœuvrée-, pour eux et pour nous, les constats sont cruels : le dialogue semble s’être effacé avec les perspectives d’un avenir en commun.

« Où atterrir ? » s’interroge Bruno Latour, avec beaucoup d’à propos, parce que le sentiment de danger face aux bruissements d’un monde en souffrance vient de notre incapacité à reprendre le dialogue avec la nature et la complexité du vivant, des vivants.  

Ainsi, la vérité des réseaux sociaux dans tout cela me paraît un peu dérisoire. 

La communauté scientifique, celle qui travaille cette réalité, attachée à la terre, au climat et à la biodiversité, a engagé de nouveaux récits collectifs : ils sont faits de coopération, de pluralisme et d’écritures collectives où ceux qui ne savent pas écrire doivent trouver des interprètes…  

À SIANA, nous avons décidé que cette parole était une urgence.

Les artistes en parlent et veulent à tous prix partager leurs peurs ; les makers se sont mobilisés autour des « Villes en transition » et des alternatives de production de savoir et de consommation de biens.

Avec ce sujet qui mobilise enfin toutes les générations, il nous faudra construire dans le même dialogue que les anciens, entre émotion et raison ; et c’est le chemin artistique que nous avons tracé depuis quelques Biennales avec Nicolas Rosette, celui d’un double récit qui nous permet d’articuler le parcours narratif de nos expositions à la diversité des regards des artistes sur notre monde et ses mirages technologiques.

En laissant, néanmoins, le sens ouvert à une réappropriation des publics.


Hervé Pérard