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« il n’est de récits que pour donner sens »

Nils Aziosmanoff : Selon la formule de Yuval Noah Harari, les récits mythologiques, religieux, politiques ou fictionnels participent à la construction de nos « réalités intersubjectives ». Depuis les premières communautés primitives, ils nous ont permis de nous regrouper en sociétés toujours plus larges et complexes, et d’élargir le champ des imaginaires. A l’ère de la mondialisation et de la connectivité, qu’est-ce qui change selon vous dans notre manière de raconter le monde ?

Dominique Bourg : Pas grand-chose si ce n’est que les récits s’empilent. Il existe toujours des récits à des échelles différentes, nationaux, probablement fragmentés, des récits religieux ou non-religieux transnationaux comme l’islamisme ou les récits du progrès et de la prospérité, mais désormais aussi des récits plus globaux sur lesquels je vais revenir. Quoi qu’il en soit il n’est que des récits pour donner sens et rassembler des individus. Pour ma part je vois deux grands récits globaux, en tous cas irriguant les esprits largement au-delà des seules frontières occidentales, totalement contradictoires et asymétriques. Le récit transhumaniste qui est une réaffirmation tronquée du récit moderne. Ce dernier voyait dans la domination technique de la nature le moyen de construire une société sans esclaves, où tous les hommes auraient été reconnus dans leur égale dignité. Cette perspective a été rangée au magasin des oubliettes par les transhumanistes. Il reste une exaltation de la puissance technique et de la maîtrise ne débouchant elle-même que sur des moyens supplémentaires : l’immortalité, probablement d’un petit nombre, la conquête du système solaire puis de la galaxie, voire une sur-intelligence menaçante ; que des moyens se faisant passer par et pour une pensée rudimentaire pour des fins. Un imaginaire plat, basique, étroitement techno, du type manga de base. Mais apparemment la séduction exercée est incompréhensiblement gigantesque.

A quoi s’oppose le grand récit écologique qui s’inspire plus des évolutions de la connaissance que des techniques. Il est inséparable de l’effondrement du grand mythe moderne. A savoir le mythe d’une humanité séparée de la nature et des êtres non humains, une humanité composée d’êtres à part, hors Terre, ce que Philippe Descola appelle le naturalisme. Mythe que réactive le transhumanisme en nous imaginant les maîtres de la mort et de la galaxie.

Le dualisme homme/nature n’est plus en effet soutenable. Josué arrêtait le soleil dans sa course, nous nous intensifions les phénomènes climatiques extrêmes, voir nous influons sur la tectonique des plaques en faisant fondre l’inlandsis du Groenland. Plus de séparation possible entre hommes et nature, mais mieux encore une révolution épistémique qui met en lumière les liens multiples qui nous lient à la nature. Durant la seconde moitié du 20ème siècle ont explosé tous les critères de départ entre les êtres humains et les autres animaux. Les animaux se représentent leur milieu, échangent, manient des outils, transmettent des traditions. Et c’est désormais une véritable révolution qui s’empare de la biologie végétale et qui met en lumière la porosité de la frontière qui sépare les mondes animal et végétal. Une frondaison à l’orée d’un bois n’est possible que par un système subtil d’échange d’informations, de signaux électriques entre les feuilles, qui empêche les ravages de millions d’insectes. Les arbres échangent des signaux électriques via leur système racinaire et se défendent ainsi de leurs prédateurs, etc. Le scientifique forestier Ernst Zürcher a réhabilité les savoirs ancestraux quant aux effets du cycle lunaire sur la croissance des arbres et la qualité du bois de coupe. Les arbres ont un rythme interne calé sur les ondes gravimétriques, propres à l’attraction lunaire. De nombreux travaux ont mis en évidence les effets du milieu naturel sur notre moral et notre santé. Les comateux à l’hôpital universitaire de Lausanne sont sollicités grâce à un jardin. Les centaines de milliers d’années du processus d’hominisation sont encore présentes. Nous sommes résolument une émanation de la vie et du système-Terre, reliés par une foule de liens invisibles.

Au même moment les anthropologues surmontent les frontières humaines de la communication. Par exemple Eduardo Kohn a montré à quel point la vie est productrice de signes et de sens. L’univers des représentations dépasse celui des seuls êtres humains et de leurs systèmes linguistiques. La forêt bruisse d’icônes et d’indices. Il nous introduit aux échanges entre les amérindiens qu’il a étudiés et leurs chiens, au travers de leurs rêves, ou encore aux échanges avec les jaguars, etc.

C’est ainsi le récit d’une tout autre civilisation, en gestation qui se dessine. Une civilisation où les droits humains se prolongent en droits de la nature, où le savoir et la contemplation reprennent leurs droits contre l’obsession de la transformation du donné naturel, où prospérité rime avec sobriété et légèreté, où le souci des formes et du beau s’insinue dans notre environnement, etc.

L’argent est du côté du premier récit, l’espoir du second.

Nils Aziosmanoff : Mark Zuckerberg dit que « l’infrastructure sociale globale » que forme les réseaux sociaux va nous permettre d’apporter des solutions concrètes aux problèmes de la planète. Mais avec l’affaire Cambridge Analityca le monde a découvert la non neutralité des réseaux et les possibilités de manipulation de masse. Le modèle économique d’un réseau dominant comme Facebook n’est-il pas structurellement incompatible avec la neutralité du net ? Si la RGPD entend mieux réguler la protection des données en Europe, sera t-elle une réponse suffisante pour instaurer la confiance ?  

Dominique Bourg : S’il suffisait relier les gens, et qui plus est à distance, pour résoudre les problèmes du monde, cela se saurait. Nous nous trouvons là face au registre d’un discours lénifiant, ressassant jusqu’à l’absurde le mythe de la magie des techniques. Il n’y a certes pas d’humanité sans techniques, mais si les techniques accroissent bien nos possibilités d’action, elles n’annihilent pas pour autant les lois et limites de la nature, ni plus spécifiquement celles de la condition humaine. Si tel était le cas, ni la planète ni nos sociétés ne connaîtraient les difficultés qu’elles rencontrent après plus de deux siècles d’essor technologique.    

Nils Aziosmanoff : Les discours politiques, économiques ou scientifiques peinent à donner une vision globale des mutations en cours et de leurs interdépendances. Comment dès lors développer une démarche inclusive et éthique du progrès ?  

Dominique Bourg : Les discours politiques et économiques sont focalisés sur la poursuite de la croissance, donc sur l’accroissement de moyens. Ils ne sauraient ainsi nourrir quelque vision que ce soit. En outre, la croissance ne délivre plus les fruits qu’elle procurait durant les Trente glorieuses. La croissance du PIB ne débouche plus ipso facto sur une amélioration du sentiment de bien-être, ni sur le plein emploi, ni sur la réduction des inégalités. C’est même plutôt le contraire.

Quant aux sciences, ce qu’en perçoit désormais l’opinion publique relève moins de la connaissance que des techniques. Aujourd’hui la biologie ce n’est pas tant la double hélice de l’ADN, les mécanismes de sélection des espèces que les OGM, ou pire, la biologie de synthèse. Autrement dit les techniques tirées de nos connaissances ont fini par masquer les connaissances elles-mêmes. Et pourtant, il s’agit de domaines différents : les connaissances éclairent le monde, les techniques le transforment. Les premières peuvent nourrir la conception des fins, les secondes ne font que procurer des moyens. Pour quoi, dans quelle fin ? Elles ne sauraient nous le dire. En outre la confusion sciences/techniques confère aux techniques une pseudo-nécessité dangereuse. Il n’y a pas de sens à rejeter la gravitation universelle. En revanche tout objet technique se prête à débat et à choix.

Seul un récit, appuyé sur une réflexion nourrie par les mutations évoquées plus haut, permettrait d’orienter et d’encadrer la démarche inclusive que vous appelez de vos vœux.    

Nils Aziosmanoff : Jean-Luc Godard a dit « Le cinéma, malgré toute sa puissance d’évocation, n’est pas apte à représenter le réel ». De nouvelles formes de représentation et de narrativité sont aujourd’hui en gestation, notamment autour des réalités virtuelles ou augmentées, de l’Internet des objets, des technologies empathiques et expérientielles, ou encore des arts numériques. Comment voyez-vous ces évolutions ? Pensez-vous que l’art a un rôle à jouer en matière d’inclusion au monde qui vient ?  

Dominique Bourg : Je ne connais aucune forme de représentation capable de saturer le monde, sa diversité, ses contradictions et son dynamisme. Quant aux arts ils ont, je l’espère, leur rôle à jouer. Ils devraient nous permettre d’explorer des formes de vie nouvelles et de rendre désirable la sobriété à laquelle nous n’échapperons probablement pas.    

Nils Aziosmanoff : Si les technologies favorisent l’empowerment et la capacitation, elles renforcent également l’individualisme et son corolaire : le sentiment du « seul ensemble ». Comment passer de l’égo compétitif à l’individualisme coopératif pour faire de l’altérité le terreau du renouveau, du récit commun ?  

Dominique Bourg : Pour une fois c’est moi qui vais me faire le défenseur des techniques. Il existe désormais de nombreux petits collectifs humains, des groupes de quelques individus, tendus vers un objectif commun, mobilisant des techniques particulières. Ce peut-être des paysans plus ou moins « standards » travaillant à monter une station de méthanisation, organisant des échanges d’expériences pour faire face à l’arrivée de nouveaux ravageurs, aussi bien que des zadistes de Notre-Dame-des-Landes œuvrant à un projet commun d’agroécologie. Le problème n’est pas ici directement la technique, mais la relation au marché. Lorsqu’elle est directe, elle oppose des individus isolés, avec leur liberté d’option individuelle, au marché et à son offre. Lorsqu’elle est indirecte, elle ménage un espace autonome d’organisation commun aux individus ; ces derniers construisent alors une capacité d’action commune sur laquelle ils s’appuieront dans leur relation au marché. Ces mêmes logiques peuvent se déployer dans un fab-lab.