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« laisser l'imaginaire irriguer le réel »

Nils Aziosmanoff : Selon la formule de Yuval Noah Harari, les récits mythologiques, religieux, politiques ou fictionnels participent à la construction de nos « réalités intersubjectives ». Depuis les premières communautés primitives, ils nous ont permis de nous regrouper en sociétés toujours plus larges et complexes, et d’élargir le champ des imaginaires. A l’ère de la mondialisation et de la connectivité, qu’est-ce qui change selon vous dans notre manière de raconter le monde ?

Lorenzo Soccavo : Cela fait un moment oui, que nous nous racontons des histoires et que l'on nous en raconte ! Ce qui change, je crois, est simplement au niveau de la vitesse de propagation des récits, mais surtout des images, images que spontanément nous légendons, et il y a aussi le fait incontestable que notre espèce animale est malgré tout de plus en plus performante dans la création de simulacres de la réalité.

Ce qui change peut-être n'est pas tant « notre manière de raconter le monde » que le fait que professionnels de la communication et de la politique détournent notre attention avec des histoires au sujet des histoires. Comme des prestidigitateurs ils agitent leurs mains devant nos yeux. Ainsi ils semblent ne pas tricher avec nous, mais la véritable question est de se savoir quels objectifs ils visent en disant eux-mêmes que tout est récit, quel récit nous racontent-ils là, de quoi d'autre cherchent-ils à détourner notre attention ?

La propagation virale massive de contenus dystopiques et autres réalisations qualifiées d'immersives et d’addictives ne nous maintient-elle pas insidieusement dans la peur et l'inaction face aux vraies horreurs du monde réel ? Mais il y a encore plus grave je crois. A accepter le monde dans lequel nous vivons comme une pure construction fictionnelle, le danger est grand et double selon moi. D'une part, nous risquons de finalement tout accepter, parce que si tout est plus ou moins de la fiction, d'un côté nous ne pouvons pas avoir de prise sur les événements, et d'un autre cela nous apparaît moins porter à conséquence. D'autre part, nous risquons en réaction de développer un processus de défense inadapté et qui serait je crois au moins aussi néfaste que le mal contre lequel il se mettrait en place. En effet, si nous dressons un mur entre la fiction et la réalité nous asséchons l'irrigation du réel par l'imaginaire. Nous risquons de dévaluer les fictions, de les ramener au rang de mensonges, à celui de la désinformation et de la propagande, au lieu de les valoriser comme les laboratoires de la pensée qu'elles sont, des mondes parallèles au sein desquels s'élabore notre liberté d'esprit et où s'invente l'émancipation de notre espèce.

Nils Aziosmanoff : Mark Zuckerberg dit que « l’infrastructure sociale globale » que forme les réseaux sociaux va nous permettre d’apporter des solutions concrètes aux problèmes de la planète. Mais avec l’affaire Cambridge Analityca le monde a découvert la non neutralité des réseaux et les possibilités de manipulation de masse. Le modèle économique d’un réseau dominant comme Facebook n’est-il pas structurellement incompatible avec la neutralité du net ? Si la RGPD entend mieux réguler la protection des données en Europe, sera t-elle une réponse suffisante pour instaurer la confiance ?

Lorenzo Soccavo : Pour moi la neutralité du Net, la RGPD et cetera c'est… de la fiction ! Les seules réponses possibles sont au niveau individuel de la résistance passive et de la désobéissance personnelle, discrète et rusée. Discourir sur ces aspects désagréables c'est contribuer à les renforcer. Personnellement cela fait plusieurs dizaines d'années que je n'ai pas de télévision et, comme téléphone portable, juste le minimum pour téléphoner, envoyer recevoir des SMS. Pas de smartphone, aucune application. Cela peut sembler ridicule, mais je ne pense pas que l'on puisse se droguer à ce genre de choses sans s'accoutumer et sans devoir en subir ensuite toutes les conséquences. C'est un devoir de cohérence avec soi.

Nils Aziosmanoff : Des sujets récents comme la collapsologie, le transhumanisme ou la colonisation spatiale viennent remettre en question le rôle et la place de l’humain d’un point de vue existentiel. Voué à sa disparition ou à une transcendance par les technosciences, il doit s’apprêter, sur un plan anthropologique, à quitter ce qu’il est. Quel message aimeriez vous transmettre aux jeunes générations ?

Lorenzo Soccavo : Je ne sais pas si les jeunes générations sont autant anthropocentriques et vraiment dupes des discours un peu délirants de leurs prédécesseurs, et si elles ne développent pas leurs propres récits du futur. Je l'espère. Cela dit, mon message serait : la mythanalyse (c'est-à-dire la reconnaissance et l'étude dans ces récits du futur d'éléments fictionnels qui depuis des siècles façonnent nos imaginaires sociaux et structurent nos représentations du monde) est bien plus importante en vérité que le storytelling (la technique de mise en récit de ces histoires et ce qu'elles racontent). Il faut être vigilant et dé-lire ces récits… Réciter et lire ce n'est pas la même chose.

Nils Aziosmanoff : Jean-Luc Godard a dit « Le cinéma, malgré toute sa puissance d’évocation, n’est pas apte à représenter le réel ». De nouvelles formes de représentation et de narrativité sont aujourd’hui en gestation, notamment autour des réalités virtuelles ou augmentées, de l’Internet des objets, des technologies empathiques et expérientielles, ou encore des arts numériques. Comment voyez vous ces évolutions ? Pensez vous que l’art a un rôle à jouer en matière d’inclusion au monde qui vient ?

Lorenzo Soccavo : L'art a toujours un rôle à jouer. Plus précisément, je dirais : le sentiment esthétique, dans le sens peut-être justement d'une certaine primauté qui y est accordée au fictionnel sur le fonctionnel pour, comme je l'évoquais précédemment, laisser l'imaginaire irriguer le réel.

Mais plus que l'art, dans la perspective de mes travaux je dirais que c'est la lecture qui est primordiale. Il nous faudrait en effet concevoir et pratiquer la lecture de fictions littéraires comme un art, un art de résistance. Lire en ayant conscience de véritablement accéder à d'autres mondes. C'est toujours cette expérience, proche de celle de nos rêves nocturnes, que nous recherchons à reproduire je crois avec diverses technologies, des peintures pariétales aux casques de réalité virtuelle, au lieu d'essayer de conscientiser l'expérience naturelle qui nous embarque tous lorsque nous lisons un simple livre de poche !

Nils Aziosmanoff : Si les technologies favorisent l’empowerment et la capacitation, elles renforcent également l’individualisme et son corollaire : le sentiment du « seul ensemble ». Comment passer de l’égo compétitif à l’individualisme coopératif pour faire de l’altérité le terreau du renouveau, du récit commun ?

Lorenzo Soccavo : Par une forme particulière de démarche spirituelle peut-être, comme celle à laquelle seraient déjà naturellement exercés les lectrices et les lecteurs de fictions littéraires par la pratique de l'interprétation et par l'exploration de mondes intérieurs.

La liberté de penser c'est une liberté de passer, de passer outre, d'outrepasser pour tracer sa route, écrire sa propre histoire, donner de la lisibilité à ce que Paul Ricoeur appelait l'identité narrative.

Un récit commun est une forme de cage. C'est quoi un récit ? De mon point de vue, c'est d'abord une stratégie que nous déployons individuellement pour parvenir à exprimer notre vécu et nous donner la possibilité de penser ce que nous éprouvons de ce qui nous éprouve. Il faut je pense prendre du recul par rapport à tout récit commun pour justement ressentir et accepter l'altérité. Personnellement je proposerais un autre récit, celui du bibliocène, pour remplacer l'anthropocène par une lecture de la double métaphore du monde comme livre et du livre comme monde. C'est tout autant fictif, mais c'est porteur d'un désir et d'un espoir d'émancipation, alors que l'anthropocène m'apparaît, comme nombre de récits qui courent, un mythe toxique, nocif, dans le sens où il véhicule un message anthropocentrique traumatisant et culpabilisant.