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« aujourd’hui le vrai punk est celui qui affiche "Yes Futur" »

Nils Aziosmanoff : Selon la formule de Yuval Noah Harari, les récits mythologiques, religieux, politiques ou fictionnels participent à la construction de nos « réalités intersubjectives ». Depuis les premières communautés primitives, ils nous ont permis de nous regrouper en sociétés toujours plus larges et complexes, et d’élargir le champ des imaginaires. A l’ère de la mondialisation et de la connectivité, qu’est-ce qui change selon vous dans notre manière de raconter le monde ?

Mathieu Baudin : Je ne sais pas ce qui change dans la manière de raconter le monde en général, mais je constate que le Futur est mal traité /maltraité dans tous les sens du terme et particulièrement par les médias. C’est souvent la réalité augmentée de ce que l’Homme a de pire autant dans les films de Science Fiction qu’aux journaux télévisés du 20h00. “L’arbre qui tombe fait plus de bruit que la forêt qui pousse” c’est une analogie biologique que nous aimons bien à l'Institut des Futurs souhaitables.  Pour une (trop) grande partie le monde se raconte en chroniquant l’arbre qui tombe, et d’une certaine manière c’est normal parce que l’arbre a toujours été là, quand il tombe il fait grand bruit et il reste gisant à notre vue. Notre objectif à l’Institut c’est d’écouter la germination créative de la forêt qui vient et d’ensemencer le réel.

Tout l’art est d’appréhender ce qui pourrait être en mettant à l’échelle ces jeunes pousses, ces signaux faibles, ces faits porteurs d’avenir. Cela demande du temps. Ce n’est pas la temporalité des chaînes d’informations en continu car il faut prendre de la hauteur sur l’immédiat. Eric Zemour a raison de parler du suicide français, c’est un futur possible. Là où il est malhonnête c’est quand il dit que c’est le seul futur qui attend la France. Il y a pleins d’autres Futurs possibles, dont les Futurs souhaitables qui se préparent ici et maintenant, et qui sont aussi plausibles que l’effondrement qu’on nous promet.

L’un est le résultat d’une absence de volonté, l’autre en est le fruit.

Ceux qui parlent de l’arbre qui tombe ont raison mais ceux qui parlent de la forêt qui pousse ont aussi raison. On commence à voir émerger la forme du monde d’après, une résistance uchronique : il y a des gens qui nous tirent vers le futur et des gens qui nous tirent vers le passé ; les seconds sont davantage légion mais les premiers, quant à eux, sont de plus en plus entendus, fragiles mais connectés.

Nils Aziosmanoff : Mark Zuckerberg dit que « l’infrastructure sociale globale » que forme les réseaux sociaux va nous permettre d’apporter des solutions concrètes aux problèmes de la planète. Mais avec l’affaire Cambridge Analityca le monde a découvert la non neutralité des réseaux et les possibilités de manipulation de masse. Le modèle économique d’un réseau dominant comme Facebook n’est-il pas structurellement incompatible avec la neutralité du net ?

Mathieu Baudin : Sur ce sujet je ne suis pas encore très clair dans ma pensée. Dans l’idée le net est un outil et comme chaque outil, selon moi, il est neutre. Mais force est de constater que d’aucun, Cambridge Analytica en tête, l’utilise. Prenons donc ça comme une puissance potentielle qu’on saurait, nous aussi, utiliser au service de ces “futurs souhaitables”. Le net est un formidable outil d’empowerment, d’empuissantement comme disent nos cousins de la belle province.  On le fera avec moins de malice mais avec tout autant de créativité. C’est une résistance créative qui s’organise dans un siècle où tout est possible. C’est pour cela que vivre au XXIème siècle est réjouissant à la différence du siècle de la “Renaissance”. On vit aujourd’hui, une Renaissance en conscience, en essayant de converger dans un grand récit collectif que l’on construit ensemble, en mettant des pluriels pour éviter les dogmes. “Rassemblez nous mais ne nous ressemblons pas” c’est un élan de vie face aux logiques mortifères.

Nils Aziosmanoff : Si la RGPD entend mieux réguler la protection des données en Europe, sera t-elle une réponse suffisante pour instaurer la confiance ?

Mathieu Baudin : Suffisante non, mais elle pourra y contribuer bien sûr. Les philosophes et les communicants avec lesquels nous collaborons à l’Institut des Futurs souhaitables nous parlent tous d’une chose essentielle : la congruence. Il ne faut pas dire qu’il faut faire, mais donner l’exemple en faisant avec plaisir pour donner l’envie par l’exemple. “Essayez et au pire ça marche ! “ car il y a tant de choses à construire. D’ailleurs, nous travaillons dans ce sens afin de donner à toutes celles et ceux qui veulent participer à la métamorphose positive du monde des armes de constructions massives.

Nils Aziosmanoff : Les discours politiques, économiques ou scientifiques peinent à donner une vision globale des mutations en cours et de leurs interdépendances. Comment dés lors développer une démarche inclusive et éthique du progrès ?

Mathieu Baudin : La science nous donne une vision assez claire de l’interdépendance de la catastrophe, c’est pour cela que la collapsologie est puissante en ce moment car on voit qu’il y a une interconnexion dans l'effondrement mais il faut également démontrer qu’il y a une interconnexion dans la résilience. On le voit moins parce que c’est plus complexe à aborder, parce que cela prend plus de temps. Et c’est un temps incompressible pour embrasser la complexité. Appréhender le chaos c’est assez rapide finalement, et d’ailleurs le grand bouleversement de notre civilisation peut arriver par le chaos de manière brutale et soudaine. Dans une nouvelle ère, il nous faut plus de temps, la bonne nouvelle c’est que la Forêt qui pousse est déjà là, que celles et ceux qui y contribuent on 30 ans d’expériences derrière eux , qu’ils se sont plantés plein de fois et ont réussi deux trois trucs qui mériterait d’être mis à l’échelle. Les graines ont été semé, demain est déjà là.

Nils Aziosmanoff : Des sujets récents comme la collapsologie, le transhumanisme ou la colonisation spatiale viennent remettre en question le rôle et la place de l’humain d’un point de vue existentiel. Voué à sa disparition ou à une transcendance par les technosciences, il doit s’apprêter, sur un plan anthropologique, à quitter ce qu’il est. Quel message aimeriez-vous transmettre aux jeunes générations ?

Mathieu Baudin : A côté de la transhumanie, cette promesse de dépassement de la condition humaine par la fusion avec la machine, ou de l’idée que les machines feront à notre place un certain nombre de tâches auxquelles on s’emploie en ce moment, il y a de la place pour de la « tréshumanie », c’est à dire redevenir encore plus humain que ce que l’on est. Un immense prétexte à s’employer à notre métier d’homme. Comme le dit si bien Patrick Viveret : “passer d’ouvriers à oeuvriers”, faire de nos vies des chefs d’œuvres et s’employer à les réaliser. Redevenir encore plus humain, cela demandera du temps et beaucoup de travail et potentiellement beaucoup d’emplois. De nouvelles humanités en somme.  

Nils Aziosmanoff : Jean-Luc Godard a dit « Le cinéma, malgré toute sa puissance d’évocation, n’est pas apte à représenter le réel ». De nouvelles formes de représentation et de narrativité sont aujourd’hui en gestation, notamment autour des réalités virtuelles ou augmentées, de l’Internet des objets, des technologies empathiques et expérientielles, ou encore des arts numériques. Comment voyez vous ces évolutions ?

Mathieu Baudin : D’un très bon œil ! Je trouve que ce mélange de réalité physique et de potentialité de ce qu’elle pourrait advenir est quelque chose d’incroyable pour l’imaginaire. Mais avant cela, nous avons une impérieuse nécessité de décoloniser notre imaginaire, qui a été colonisé, en partie, par les marchands. C’est intéressant de voir, comment on est passé dans les discussions politiques et médiatiques des années 80 du concept de “niveau de vie des familles” au concept de “pouvoir d’achat des familles” ce n’est pas du tout la même chose, l’achat est une petite fonction dans le niveau de vie, mis au service de la société dite de consommation. C’est pour ça que créer des nouvelles réalités pour nous affranchir est primordial et je trouve que la capacité que nous offre la technologie de pouvoir nous immerger dans “ce qu’il pourrait advenir” est intéressant. La science-fiction aujourd’hui nous abreuve de visions aussi pessimistes les unes que les autres, “Blade Runner” ou “Star Wars”. Ce qui manque aujourd’hui c’est le grand récit d’un monde qui donne envie d’aller vers lui. Dire que fermer les voies sur Berges à Paris est heureux et salutaire ne suffit pas. Si nous pouvions voyager dans le temps grâce à la mixte réalité, que nous pouvions évoluer dans ce qui pourrait être, voir un Paris revégétalisé, réensauvagé, beau et harmonieux, je suis convaincu que la plupart retirerait le casque de réalité augmentée et dirait « Comment on y va ? ».

Nils Aziosmanoff : Pensez vous que l’art à un rôle à jouer en matière d’inclusion au monde qui vient ?

Mathieu Baudin : “La Terre est bleue comme une orange” le concept n’existe pas qu’on en goute déjà la saveur. L’art a toujours eu un rôle de messager-explorateur parce qu’il a la capacité de s’extraire des contingences du réel pour imaginer tous les possibles. Après l’Art est aussi ce qu’on en fait, et aujourd'hui j’ai l’impression que nombreux sont les artistes mis en avant qui magnifient la quintessence de ce que l’homme à de pire. Le dégout est plus facile, semble –t-il, à gérer que l’espérance. On en veux rarement à un pessimiste de se tromper. Un optimiste en revanche… J’ai l’impression qu’aujourd’hui le vrai punk est celui qui affiche « Yes Futur ». Et j’ai l’intuition, autant que l’envie, que les artistes mettent leur puissance au service de l’utile en montrant ce qui pourrait être avec une telle onctuosité que l’on ait envie de le faire advenir.