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  • Jacques Lombard

raconte-moi...

Une image lui vint soudain en tête. Une manière de faire, rustique et sauvage mais pratique, qu'il avait toujours détestée, celle de son oncle dans la ferme familiale alors qu'il suspendait un lapin à un grand crochet en forme de huit posé sur la branche basse d'un arbre. Il avait dégagé avec le pouce cet espace facile à ouvrir entre le tibia et le péroné afin d'accrocher l'animal la tête en bas avant de grossièrement détacher la fourrure autour des deux pattes arrière puis d'un coup sec l'avait dépouillé jusqu'à la tête d'où perlaient encore quelques gouttes de sang...  

La pauvre bête était maintenant à l'envers et offrait aux regards son intériorité la plus biologique. Ce souvenir d'enfance le hantait à chaque fois qu'il lisait quelque chose sur le cerveau et les progrès de la recherche dans le domaine de la neurologie. Cette fois il s'agissait d'une émission de radio avec l'un des chercheurs les plus médiatiques autour de cette éternelle question du décryptage scientifique de la conscience humaine. La possibilité d'un passage direct entre l'émotion née de la rencontre inopinée d'un regard, du regard d'un autre et le décryptage laborieux mais infiniment complexe des circuits synaptiques qui l'accompagnent ! Tout cela le fascinait et dans le même temps le mettait en rogne...  

Comme si les réseaux, dans les formidables capacités d'extériorisation qu'ils offraient à chacun de nous à mi-chemin entre les mots et des expressions sensibles offertes par l'image, avaient permis de dépouiller tel notre lapin, les espaces collectifs imaginaires qui font la vraie réalité des liens entre les gens, de dépouiller les récits. Non pas que l'on dise aujourd'hui les choses différemment grâce à ces fameux réseaux mais bien parce que l'on pouvait maintenant voir apparaître tous les échanges, d'une certaine manière, en transparence !  

L'émission touchait à sa fin, il arrêta la radio, gorgé de mots hachés et rapides comme on les entend trop souvent maintenant quand le ou la journaliste ne laisse pas les gens interviewés terminer leurs explications parce qu'il faut remplir au plus serré l'espace-temps de l'échange, en donner toujours plus, surenchérir s'imaginant que l'intelligence des choses est plus dans l'abondance des anecdotes que dans le délié tranquille d'une analyse.  On n'a plus de temps pour les récits qui se trouvent alors fracturés, explosés comme un fruit beaucoup trop mûr afin de tirer tous les fils possibles avec plus de détails encore, plus d'horreurs, d'angoisses, d'imprévisible...  

Nous étions en semaine, la route de Normandie était bien dégagée sous un ciel à la Boudin, mobile, léger, envahi par un grand frais...Il était heureux de filer vers le Bessin pour retrouver ce petit port de pêche, terre maternelle, qui l'habitait constamment avec ses camaïeux de lumières vibrantes et acides. Alors qu'il fabriquait des films documentaires dans des régions très éloignées, il s'était enfin décidé à faire un film sur les marins-pêcheurs de ce bourg dont beaucoup étaient ses parents qu'il connaissait bien mais sans trop savoir qui ils étaient. C'était là peut être un bon moyen de les approcher sous un autre angle !

Il fallait bien partir de quelque chose pour préparer ce repérage et une image roulait dans sa tête dont il commençait à faire le miel de son récit. Ces groupes de marins de retour de quelques jours de pêche, harassés, sourds, déséquilibrés par l'incessant mouvement de la houle une fois à terre et qui restaient soudés entre eux, indistincts comme des glaçons agglomérés dans un congélateur. Il leur fallait alors attendre une sorte de réchauffement, lever cette timidité si particulière qui naît au moment du retour chez soi en échangeant sur ces quelques jours si puissants passés ensemble, assis sur un mauvais tabouret dans le café du port. Un seul parlait et les autres l'accompagnaient avec des hochements de tête ou des bruits d'assentiment. Une nouvelle mémoire des jours venait de naître faite d'un mélange tellement original, d'amitiés fortes, de fatigues et de rancœurs têtues qui remontaient à leur enfance. Il pensa brusquement à des photographies d'Enzo Sellerio prises en Sicile pour saisir des groupes d'hommes, celles des funérailles de l'un d'entre eux où il travaillait si bien la proximité intense et retenue mais aussi une photo d'un groupe de trois quatre hommes entourant un arbre gracile qui montrait la tension subtile du geste de celui qui allait choisir l'exact moment pour s'introduire, naturellement, dans le récit partagé qui les unissait entre eux, à égalité.            

Monde des hommes, fabriqué par le travail, par cette peine souvent harassante qu'ils avaient tous fini par aimer profondément comme la plus belle preuve de leur virilité...Ainsi que le disait avec tant de simplicité sa mère quand elle parlait de son pays, de son monde de fille de marins, de celles qui attendaient sur le quai, à l'arrivée des bateaux, groupées et entourées par leurs enfants comme un autre équipage ! Inquiètes et désirantes et cette fois-là beaucoup plus femmes que mères...Dans un monde où un partage se faisait entre celles-ci et celles-là, celles qui préféraient malgré tout leur homme à leurs enfants et vice versa...  Comment le marin allait-il raconter à sa femme l'histoire de cette pêche. C'était à chaque fois la même chose, si difficile de raccrocher. D'abord écouter les nouvelles, les enfants, l'école, les maladies, les disputes. Trop d'histoires à absorber pour tant de fatigue accumulée qui finit par dissoudre le sens de la vie.  Parler ensuite du train à bord, de cette confidence inattendue à peine audible à cause du vent, du vieux copain qui vient de décider de se séparer de son épouse et qu'il hésite à raconter à sa femme craignant ainsi de tenter le diable et pour éviter qu'un malheur semblable puisse aussi leur arriver.                       

Sans doute, tout récit est une invention des autres que l'on imagine peu à peu pour justement le faire progresser à la manière de ces lettres d'amour qui font naître à soi celui ou celle à qui l'on dit sa tendresse. Alors, les mots, les phrases ne valent que par les couleurs, le poids de la rencontre particulière qu'ils favorisent dans un instantané totalement absolu et totalement éphémère. Un univers, aussi partagé qu'il est possible, à l'exacte opposé des écorchés impavides, des seules démonstrations, contre toute démonstration définitive et pour la possibilité infinie de l'amour...


Jacques Lombard