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raconte-moi une histoire… récits vivants

Notre planète Terre n’est pas en très grande forme. La dégradation de notre environnement est chaque jour plus perturbante. Face à cela, les sociétés humaines décident de prendre en charge. Elles agissent de différentes façons souvent peu efficaces et trop partielles. Pourquoi si peu de résultats ?  

Interroger l’homme dans son rapport à la nature montre toutes les contradictions qui existent quand il s’agit d’ouvrir des pistes de réflexion sur notre relation au vivant.  La difficulté est que nous avons tendance à penser la nature comme extérieure à l’humanité, comme si le monde naturel n’était qu’un décor inerte où se dérouleraient les activités humaines. Comme l’a écrit Neyrat (2015), « comprenons bien les conséquences de cette approche et le danger qu’elle propose : si la nature est un champ de relations extrinsèques comme ajoutées à l’extérieur des entités, il devient possible de remplacer ces relations par d’autres relations, de les fabriquer ».  Neyrat appelle cela « le narcissisme transcendantal », c’est-à-dire, la substitution de la nature par l’humanité.  Cela nous conduit, en conséquence, vers des interventions sur le vivant qui sont trop focalisées, dissociées les unes des autres et donc peu performantes dans leurs résultats.  Comment en sortir ?

 Il est possible de percevoir sans cesse de nouvelles choses dans un monde que l’on a tendance à penser comme permanent : par le biais de différentes éducations de notre manière de percevoir en fonction de buts différents. Ingold (2017) appelle cela « l’éducation d’attention ».  Pour Ingold (2017), faire découvrir quelque chose à quelqu’un c’est « amener cette chose à être expérimentée par cette personne que ce soit par le toucher, l’odorat, le goût ou l’ouïe ». Ainsi, au travers de nos capacités de perceptions par les autres sens que la vue, les significations liées à l’environnement ne sont plus construites mais bien découvertes permettant une réelle compréhension du monde vivant. Dans cet ordre d’idée, l’écoute offre une perspective intéressante. Effectivement, Saincotille (2015) nous apprend que si le regard ne peut tout voir simultanément et ne peut saisir d’un coup tout ce qui entoure l’individu, les sons, de leur côté, donnent une profondeur et un relief tout à fait originaux quant à l’information reçue. En quelque sorte, ils nous permettent de mieux ressentir cette complexité du tissu vivant.

Comment déployer cette éducation d’attention vers le plus grand nombre ? Une façon d’y parvenir est de solliciter les récits. Pas n’importe lesquels, ceux qui nous rapportent en direct les richesses de ce monde par mille sons différents. Ces récits inédits permettent le développement d’une imagination nouvelle, à la fois débordante et englobante qui nous touche au plus profond de nous-mêmes. Ces récits vibrent en nous et nous atteignent de plein fouet. Ces récits nous ramènent sur terre et dévoilent ce que nous avons perdu dans nos interprétations de ce qu’est le monde vivant. Comme le dit Whitehead (In Neyrat, 2015) « nous sommes alors dans le dévoilement de la nature à la conscience qui perd de fait son immuabilité. Pour atteindre cet objectif nouveau pour les populations occidentales, cela exige que nous fassions un pas de plus en dehors des mondes culturels dans lesquels on considère que tous les humains sont confinés ».  Alors, fonçons ! Organisons partout dans le monde des lectures inédites, magiques, aux mille sons de la terre et ouvrons bien large nos oreilles pour nous imprégner de ces récits sublimes…tellement essentiels pour que notre humanité retrouve un sens et devienne à son tour le moteur d’actions sincères face à une dégradation de l’environnement toujours plus édifiante. La balle est dans notre camp. A nous de nous en saisir, vite, pendant qu’il en est encore temps.


Nathalie Frascaria-Lacoste


Bibliographie

Ingold Tim, Culture, Nature et environnement, Tracés. Revue de sciences humaine, (en ligne), 22, 2012 consulté le 01 mai 2018

Neyrat Frédéric, 2015, la part inconstructible de la terre, anthropocène seuil, 378 pp

Saincotille Laure, 2015, Anthropologie et Ecologie, pour une philosophie de l’engagement, Mémoire Master 2, Université Paris X Nanterre, 107 pp.