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rastofire allez chercher les bangalores !

La phrase met quelque temps à arriver à mon cerveau et encore plus de temps à être traitée convenablement. Visiblement ce lieutenant attend quelque chose moi, Rastofire, soldat deuxième classe. Et il attend des bangalores. Je suis du regard la direction que son bras indique pour découvrir que ces fameux bangalores sont au milieu de la plage.

La plage c'est Omaha. Les gars l’ont rapidement appelée Omaha la sanglante tant la mer était rouges de notre sang. Alors que le lieutenant répète encore une fois “Rastofire allez chercher les bangalores”, je ferme les yeux pour trouver un peu de repos mais des images s'imposent immédiatement à mon esprit.

Dans la barge de débarquement le lieutenant hurle ses ordres. Des paquets de mer nous inondent régulièrement mais c'est tant mieux parce que ça lave tout le vomi que le quelques gars ont répandu sur le sol. Autour de moi il n'y a que des visages tendus. Je n'ai que du mépris pour ces gars. Peur ? Je n'ai jamais peur. Je suis un gamer. Je suis Rastofire.

La péniche racle le fond de la plage et j’ai à peine le temps d'entendre un bruit nouveau que c’est l’horreur. Les gars tombent tombent autour de moi. Certains sautent par dessus bord. Le bruit sec des balles sur l'acier du bateau alterne avec le bruit mou qu'elles font lorsqu’elles rencontrent un corps .

Dans la barge de débarquement le lieutenant hurle ses ordres. Je connais cette scène. Je sais ce qui va arriver. Ça arrive. Je meurs. Dans la barge de débarquement le lieutenant hurle ses ordres. Cette fois je suis prêt. Quand la péniche racle le fond de la plage je saute par dessus bord. Pendant une seconde, c’est enfin le calme. Puis le chaos reprend. Je me noie ! JE ME NOIE! Je me rappelle toutes les fois où je me suis noyé. Dans Another World. Sur cette plage de Grand Bassam. Sur la corniche de Dakar. Sur les plages d’Aquitaine. Et maintenant à Omaha !

Le lieutenant hurle ses ordres. Je suis parfaitement focalisé. Je reconnais tous les
événements et je suis prêt. Les balles richochent. Je saute. Je me noie. Je me libère de mon équipement. Je regarde autour de moi. D’autres n’ont pas cette chance et coulent en quelque secondes. Pas loin, mais déjà trop loin, un char avance dans l’eau. C’est finalement une chance qu’il soit trop loin. Il coule aussi.

J’arrive sur la plage pour découvrir que les balles qui nous hachaient en pièce dans la barge de débarquement sont encore plus dangereuses sur la plage. Je meurs.

Je meurs, je meurs et je meurs encore. Putain de mitrailleuse. Putain de MG-42.

J’ai découvert qu’il y a un abri possible derrière les chevaux de frise que les allemands ont déposé pour gêner le débarquement. Je reste là de longues minutes avec un sentiment d’impuissance terrible. Je connais cet endroit. C'est une des 12 photos rapportées par CAPA. Les seules du D-day. Que faire ? Je meurs.

Je meurs encore. Mais je progresse. Il y a des trous d’obus qui permettent de se cacher. J’ai trouvé une arme et je tire parfois quelques coups de feu. C’est parfaitement inutile mais ça me donne une contenance entre deux morts.

J'arrive enfin au pied de la dune pour entendre : Rastofire allez chercher les bangalores !

Jamais ! Jamais je ne retournerai dans cet enfer. Je pointe mon arme vers le lieutenant. Je sais que ça peut me coûter la court martiale mais je veux voir son visage. Je zoome. Sans que je m'en rendre compte mon doigt appuie trop fort sur la queue de detente. Un coup part comme par hasard. Ce n'est pas le cas des coups suivants. Le balles atteignent le lieutenant en place tête.

Rastofire allez chercher les bangalores.
Le lieutenant me regarde avec ses yeux vide de bot. Putain de PNJ. Putain de Omaha beach. Putain de guerre.


Yann Leroux