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  • Norbert Czarny

récit

Récit. Le seul mot de récit. La voix qui raconte, qui transmet, qui donne à découvrir, à apprendre, la voix qui réconforte, inquiète, effraie, la voix qui rassure à la fin, quand tout s’apaise et que cette voix devient un visage. J’écris ces mots et je vois mon père, un soir, bien tard, bien au-delà du temps qu’il s’accorde avant de se coucher, car il est du matin, de l’aube même ; la nuit lui est plutôt étrangère.  

C’est donc un soir, très tard, et il nous raconte à Mathias et à moi, des nuits et des jours qu’on ne peut imaginer. Ce sont les noms des camps, les baraques, les hurlements incessants, les cris, et surtout ces transports dans des wagons à bestiaux. Son récit fait lien entre nous. Mathias est un jeune homme, un de mes anciens collégiens. J’ai vingt ans de plus que lui, et je crois que mon père a alors passé les soixante-dix ans. Je ne suis pas sûr ; je me rappelle cette soirée entre trois hommes de générations différentes, et nous deux, Mathias et moi, tendus vers lui qui raconte l’ultime voyage, en novembre 44 entre Birkenau et Kaufering. Dit autrement, pour que l’on voie sur la carte, entre Auschwitz et Dachau. C’est le début de l’hiver en Pologne, et c’est l’enfer en Bavière. De façon paradoxale, un enfer glacial, sibérien, une température très en dessous du zéro. Et mon père raconte cette plongée dans un paysage de gel et de boue, pire selon lui que tout ce qu’il avait vécu jusque là.  

Je n’entrerai pas dans le détail de ce récit-là. Il m’a suffi de le poser pour dire ce qui m’unit à mon père, ce qui m’unissait puisque depuis un an environ, il ne parle plus guère, réfugié dans les rêves, la contemplation, le silence. Je garde le présent. C’est le temps de notre lien.  

Ce qui m’unit est donc ce goût du récit, cette envie de récit, ce besoin aussi, qui ne me quitte jamais. Entendre la voix ou la transposer sur une feuille de papier, écrire, lire, c’est toujours le récit et cela reste l’essentiel. Le plein de l’existence, et son délié qui est la nuance, la gamme des gris.  

A contrario, mais je le ferai en écrivant, en racontant, j’ai envie de décrire le vide tel que je l’imagine, tel que je le vois aussi, parfois, dans ce monde. Des personnes ont les yeux fixés sur un écran, dans la rue, dans le wagon de métro, dans les squares et aux terrasses des cafés, partout en somme. Elles pianotent sur un clavier à toute vitesse. D’autres (ou bien les mêmes ?) s’arrêtent devant un monument, sur un pont, dans quelque lieu « pittoresque », et elles se regardent dans le miroir du portable, se prennent en photo avec une sorte de fierté incompréhensible. Et me reviennent les images d’un film qui m’a bouleversé, ému, mis en rage avec le sentiment de rester impuissant. Un couple se déchire. Il va se séparer ; chacun ira de son côté refaire sa vie. Il faut vendre l’appartement qu’on a acheté ensemble. Des visiteurs passent. Ils entrent avec la femme dans la chambre qu’habite un enfant. L’enfant fait ses devoirs, visage tourné vers la fenêtre. Il n’a pas envie de parler, de se retourner. Sa mère lui donne une tape sur la tête, le traite de mal élevé. Elle ne lui parle pas davantage. Une fois les visiteurs partis, elle s’installe sur le canapé, et dans le même temps presse la télécommande de la télévision et dialogue avec son écran de téléphone portable. Dialoguer ? C’est un grand mot ; il suppose qu’on soit deux. Elle est seule dans la pièce et son écran est l’autre.  

Le père rentre du travail. Rien n’est prêt pour lui. Il ronchonne. Sa femme l’insulte. Aucun des deux ne fait attention à l’enfant. Ils se disputent. On voit alors l’enfant, derrière la porte ou dans un angle, à l’extérieur de la pièce qu’ils occupent et il pleure, il sanglote, il n’en peut plus. On ne le verra plus ; il disparaît. Le film en question, Faute d’amour décrit un monde sans récit. On vit les yeux fixés sur des écrans au lieu de regarder les enfants et de les écouter ou de leur raconter ce qui a précédé ou ce qui existe, ce qui donne envie d’explorer et de comprendre. Le film montre ce qui s’est cassé entre les générations. Tous les protagonistes sont seuls et nul ne leur a rien raconté.  

On a toujours besoin des récits, même si désormais ils se multiplient. On a besoin des voix qui les portent et des accents qui les modulent. Mon père n’a jamais perdu le sien, qui venait du cœur de l’Europe. Mais j’aime tous les accents et j’entends toutes les langues dans ces accents, quoique j’en connaisse peu. Je vois la Turquie ou le Pérou, je vois l’Iran, le Rwanda ou la Grèce quand j’entends les gens raconter. Cela me suffit pour imaginer des paysages que je ne verrai jamais et qu’aucun dépliant touristique n’est capable de rendre dans sa singularité. Tout se passe dans des coins et recoins, à des instants sans grâce ni éclat, au détour de. Tout se passe dans la digression, dans l’incise et le coq à l’âne. C’est aussi pourquoi je suis peu amateur de vitesse, de performance, de flux incessants, d’échanges rapides sur le clavier ou sur l’écran. Je ne les rejette pas, je ne suis pas hostile à ce numérique qui fait notre monde, mais j’ai souvent besoin de m’arrêter, de goûter le silence, la lenteur, de respirer surtout. Et j’ai trop souvent le sentiment de ne pas respirer à mon rythme, à mon souffle, dans un univers qui se numérise.  

Le récit est aussi le détail, l’infime qui surgit quand on ne l’attend pas. C’est un mot, une image, un éclat de lumière ou de poussière. C’est une sensation ténue, enfouie, presque oubliée qui revient pour un moment et qui unit celui qui raconte et celui qui écoute. Une couleur qu’on nomme, une saveur qu’on cherche à cerner, à faire renaître en quelques mots. Pour moi le rouge carmin le goût du chocolat au lait en Suisse, la vision d’un cerisier à Brunoy ou dans la vallée de Chevreuse. Raconter cela, s’arrêter sur ce qui est infime, unique et universel. On pourrait développer et penser aux grands récits qui nous forment, nous fondent et nous irriguent. On songerait à tel éclat de casque dans l’Iliade, à la pauvre allure d’Argos, le vieux chien qui meurt de bonheur en reconnaissant Ulysse à Ithaque, à la chevelure d’Absalon pris dans les branches d’un arbre, à la poupée de Cosette. Arrêtons-la ; nous savons quel trésor nous possédons et il est tout de mots qui nous ont fait rêver. Ils n’ont plus toujours ce pouvoir. Des objets font écran. Mais d’autres voix résonneront qui nous ramèneront aux histoires, parce qu’elles sont éternellement recommencées, que des gens voyagent, de gré ou de force, et qu’on a besoin de les écouter, de les entendre, pour comprendre qui nous sommes.


Norbert Czarny