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La romancière Nancy Huston l'explique divinement bien dans L'Espèce Fabulatrice : le propre de l'homme serait d'élaborer et transmettre des fictions. « A quoi ça sert d'inventer des histoires, alors que la réalité est tellement incroyable ? » interroge-t-elle dans cet ouvrage qui a inspiré Demain, le film oscarisé de Cyril Dion et Mélanie Laurent. Pour elle en effet, la fabrique et le partage de fictions participent à la construction d'identités collectives imaginaires. Les œuvres qui relèvent de cette mise en récit sont autant de vecteurs permettant à une conscience libre de s'élaborer hors des limites familiales et culturelles.

Pour un autre grand récit

Aussi cette question du récit est-elle cruciale pour regarder l'avenir. Nombre de contes traditionnels pour enfants par exemple commencent aujourd'hui à être revisités pour ne plus livrer une vision aussi schématique de la femme ou de l'animal (la femme en belle princesse soumise aux désirs masculins, les bêtes comme le loups et l'ours comme de méchants prédateurs...). Il ne s'agit certes pas là de nier ou d'oublier ces références historiques, mais de ne plus livrer dès la plus tendre enfance un ordre des choses aussi immuable. Par les temps qui courent, l'heure est aux filles rebelles et à une prise de conscience que les plus grands prédateurs ne sont pas ceux auxquels on pense... spontanément !

Pour se projeter dans un avenir adapté aux enjeux du XXIème siècle, il est indispensable d'offrir une vision différente du fonctionnement économique et social. Comment, en effet, envisager la préservation des ressources en entretenant une vision extractive et linéaire de l'économie ? Comment mieux prendre en compte la préservation de la nature sans comprendre que notre survie est liée à celle du vivant qui nous entoure ? Comment agir si on ne fait pas les liens entre nos comportements quotidiens et leurs impacts sur l'environnement ?

Si le film Demain a réussi à convaincre aussi largement et à dépasser le cercle des convaincus de l'écologie, c'est en offrant des histoires puissantes, joyeuses, humaines, à notre portée, qui ont fait leur preuve et montrent qu'il est possible d'agir différemment. Il s'est ainsi inscrit dans le sillon de ceux qui, depuis longtemps, s'acharnent à valoriser ces possibles. Mais il aussi largement ouvert le chemin pour que nous soyons plus nombreux à nous y engouffrer ! Son atout : aller au-delà de la compréhension des enjeux pour raconter comment passer à l'acte. De la sorte, les histoires impactent, se transmettent, inspirent et se répètent, se réalisent de nouveau, se bonifient ou changent avec le temps. Bref, nous transmettons des possibles avec ces récits. Et il est crucial d'offrir au monde ce grand récit des autres possibles, par opposition au récit dominant qui entretient un esprit de compétition, de domination, de quête permanente de croissance en totale opposition à la quête de sens dont nous avons, plus que jamais, besoin.

Le journalisme en première ligne

En tant que journaliste, cette question du récit est au cœur de mes préoccupations quotidiennes. Je crois même que j'en suis venue à l'exercer afin d'offrir une autre vision du monde que celle que nous relatent les médias au quotidien. Non pas que leurs récits soient faux - bien que la période, propice aux Fake News, le laisse entendre. Non pas que je veuille arranger la réalité, loin de moi cette idée ! Mais bien plutôt parce que la vision du monde transmise par ce que nous regardons, écoutons ou lisons tous les jours dans les médias dits mainstream ne remet pas encore suffisamment en cause les piliers d'un système qui aujourd'hui nous conduit à notre perte.

Sans parler ici d'engagement, il s'agit bien plutôt d'interroger les questionnements. Car si le journaliste est formé pour poser des questions (les fameux 5 W - What Who Where When Why en Anglais, ou en français: Quoi Qui 0ù Quand Pourquoi ?), son métier ne peut plus nier les menaces et les dérives apportées par les sacro-saintes notions de croissance et de progrès. Or il est encore possible d'exercer ce métier sans interroger cet état de fait : la posture qui en résulte reste conventionnelle, on reporte ce qu'on observe dans les normes de ce qu'il nous a été donné de croire et d'intégrer, sans challenger le réel, sans remettre en cause le cadre. Et c'est justement ce cadre qui doit être interrogé : à l'heure où chacun devient son propre média, où les cloisons d'information se renforcent, le journaliste ne peut plus de contenter de l'actualité des petites choses. Preuve en est d'ailleurs : la défiance à son égard ne faiblit pas, on lui fait moins confiance qu'à son banquier, et juste un peu plus qu'aux politiques.

Aujourd'hui les journalistes doivent plus que jamais défendre leurs capacités d'investigation. Cette profession doit défendre son temps d'enquête, elle doit renouer avec le local, repasser par la pédagogie, tisser d'autres types de lien avec un public prêt à collaborer si on l'entend bien, et surtout – surtout ! - éclairer l'avenir avec la force de ceux qui pansent déjà les plaies du présent. En France, des Médiapart, Médiacités, XXI, 6 Mois, 8ième étage, le 1, Cash Investigation, ou même de plus petits comme Sans A ou Nice Matin ouvrent des voies utiles. Aux Etats-Unis, j'ai pu rencontrer des journalistes qui ajoutent donc à leur corpus de questions clefs la notion de « What works and why » pour renforcer leur pratique. J'ai échangé avec des professionnels de l'investigation qui sont persuadés que l'avenir de leur métier passe par des enquêtes qui dessinent les contours des réponses envisageables aux travers qu'ils dénoncent. Ces journalistes ne veulent plus être considérés comme des menteurs, mais comme des médiateurs. Leur volonté, bien souvent, est de compléter la vision du monde donnée jusque là, relayer ce qui va mal sans oublier que le monde va tout de même mieux dans les tendances de moyen à long terme. « Il y a donc du bon, et du moins bon, c'est ainsi que va le monde et c'est ainsi qu'il est juste de le relater », soulignent en ce sens plusieurs intellectuels anglo-saxons dans des ouvrages récents (ceux de Steven Pinker ou d'Hans Rosling, notamment) mettant en avant notre propension naturelle à focaliser sur les faits négatifs...

Une chose est sûre : ceux qui ont pris soin de changer ont prouvé que ça marche ! Le public les suit, les soutient, les encourage. Pour cause ? Cette « Mme Michu » à laquelle beaucoup de journalistes cherchent à s'adresser (n'est-elle pas un peu le Père Noël des médias ?) sait à quel point la presse doit être libre et indépendante pour assurer la vie de nos démocraties. Elle sait à quel point les « bons » reporters sont prêts à donner de leur personne pour relater des faits qui, sans eux, n'auraient pas été anéantis ou rétablis « dans le droit chemin » de valeurs universelles. Mais elle sait aussi à quel point elle peut être abusée par la toute puissance du propos que certains tiennent en ayant la sensation de faire la pluie et le beau temps de l'actualité médiatique. Mme Michu n'a certes pas le vécu de ceux qui vivent dans des pays où la presse est moins développée que chez elle, mais son bon sens est souvent plus aiguisé qu'on ne le croit, et plus avide d'être nourri qu'on ne le pense. Mme Michu est une lectrice, une auditrice et une écran-spectatrice potentielle dont le récit aussi personnel que collectif doit être nourri... Capter son attention (et son soutien financier) passe aujourd'hui par notre capacité à lui offrir une information de qualité naturelle, non modifiée et suffisamment nourrissante pour lui donner envie d'agir à son échelle. En ce sens, les journalistes qui font souvent partie des premiers observateurs d'un monde en perdition ne peuvent plus aujourd'hui faire l'économie d'une posture éclairante pour l'avenir. Cela demande certes plus de temps de travail, de rencontres et de recherches, mais c'est indispensable pour tenter de changer le grand récit de notre épopée actuelle...


Anne-Sophie Novel