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  • Isabelle Andreani

récit(s) en réflexion

Tandis que je tape frénétiquement mes premières lignes sur le clavier, Google doc ouvert en pleine page, je vois tes lignes s’afficher peu à peu un peu plus bas sur mon écran. 5 lignes, 10, tu t’arrêtes...

Au moment d’écrire ce texte, cela fait quelques temps déjà que l’on s’active dans les nouveaux médias à poser des intentions de déclencher des prises de conscience, à fabriquer des stratégies pour atteindre une audience, à concevoir des dispositifs capables de raconter des histoires dans l’espace virtuel. Les recettes du design d’expérience sont claires, il ne suffit plus d’afficher les mots ou les images, il faut comprendre ce que vit l’utilisateur pour pouvoir le toucher, dans son espace, dans son temps. Pas de cinéma sans salle obscure, pas de série sans “binge watching”, pas d’article sans partage sur les réseaux sociaux. Mais de quelle conscience parle-t-on ? Est-ce la même que l’on essaie d’avoir pleine en pratiquant la méditation ?

Dans la multitude d’informations, on ignore facilement les faits de l’époque, on se laisse enfermer dans des bulles de pensée unique, on laisse filer les échanges de mots, les appels à l’aide autant que les motifs de réjouissance, au point qu’on aurait l’impression de manquer d’histoires. Les pouces, les coeurs et autres émoticônes sont de piètres substituts émotionnels lorsqu’il faut combattre l’indifférence envers des liens qui se ressemblent tous. Dans cet espace virtuel où on passe aujourd’hui le plus clair de son temps, les yeux s’abîment à la lumière trop intense des écrans, et les champs de vision sont devenus étroits, entre 5 et 13.5 pouces, peut-être 18 pour les plus geek. Ce que l’on sent le plus souvent, c’est la tiédeur du clavier et les tiraillements de dos recroquevillé. Parfois, la curiosité l’emporte et on est embarqué ailleurs par une vidéo de quelques minutes, quelques minutes...

Il est loin le temps où on se chuchotait un conte avant d’aller dormir. La Télé a pris le coeur du foyer, première fenêtre sur un nouvel espace virtuel avant la grande multiplication des écrans petits et grands pour donner à notre réel de nouvelles dimensions. Si on étouffe, c’est que l’infini du fil d’actualité coince le corps dans une verticale étroite et laisse la peau inutile comme morte. Mais l’espace virtuel fait sa petite révolution, une troisième dimension est à portée de casque, de quoi retrouver son corps, ou presque. Même si l’on essaie de nous équiper de combinaison grotesque comme dans Zero Theorem ; on entrevoit le potentiel de ces lieux dans un éclair capable de foudroyer le héros de Her lorsque son amour artificiel lui révèle la nature illimitée de ses relations cyberspatiales ; et on peut se demander si c’est la topologie particulière de la Matrice qui rend fou ou bien si c’est l’approche de la fin du monde matériel qui se joue en parallèle.

Comment ne pas explorer ces nouveaux espaces, comment ne pas partager cette extension du réel puisque c’est là où nous sommes ? Du face à face avec les combattants de The Enemy, on ne ressort pas indifférent, la conscience élargie par des récits racontés en marchant dans une réalité virtuelle qui renvoie une image de soi-même. Ton curseur rose qui clignotait plus bas dans la page est maintenant au milieu de mon texte, une ombre sur la fin d’un mot, une coquille disparaît, puis plus haut, ce titre sur lequel j’hésitais change de taille et de style et trouve tout à fait sa place. Merci pour tes clics attentionnés dans mon espace mental…


Isabelle Andreani