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  • Marie-Anne Mariot

"résister, c’est exister. exister consiste à résister"

A travers les âges, nos héros portent les valeurs révélatrices de nos civilisations. Lieu de convergence de nos récits, ils cristallisent nos meilleurs fruits, nos aspirations et frayent un chemin à nos espoirs en temps de crise, de conflit ou de catastrophe.  Ainsi Achille, Enée, Psyché, Ariane, Moise, David, Judith, Jonas, Jésus, Alexandre Le Grand, Vercingétorix, Roland, le chevalier Saint Georges, Jeanne d’Arc, Elisabeth 1er, Catherine II, Gandhi, Mandela, le Général De Gaulle, Germaine Tillion, Einstein, Marie Curie  se succédèrent, illustrant tour à tour, l’homme demi-dieu, l’homme de valeur supérieure, le courage, la bravoure, l’honneur, la gloire, le sauveur, la rivalité, la conquête, le patriote, la dignité, la sainteté, l’abnégation, le sacrifice de soi, le bras armé de Dieu, le chevalier, le missionnaire … Au XVIIIe, dans un retournement janséniste, la bravoure, l’honneur, la gloire et la violence deviennent les fléaux du genre humain, pour consacrer le pacifisme, la sagesse,  la force du caractère, la grandeur d’âme, la vertu et l’utilité publique. Les héros épiques et tragiques laissent la place à l’homme de bien. Les écrivains, les philosophes, les scientifiques, les chercheurs arrivent alors au Panthéon, suivis par les résistants sauvant les valeurs de la patrie vaincue.  Au centre des regards du XXe, un « nouvel homme » revivifie les récits collectifs : le démocrate, l’ouvrier ou le surhomme aryen de race pure. Slalomant au milieu de ces mirages, le héros romantique et l’aventurier, affranchis, individualistes et suicidaires … Le XXIe lui voit naître le héros humanitaire (gendarmes, pompiers, médecins) qui sauve des victimes, le héros sportif sacralisant la performance et la compétition,  le héros médiatique (stars, martyrs, politiques, entrepreneurs).

 Reste qu’être un héros, c’est être immortel. C'est rester dans la mémoire des hommes en incarnant des valeurs claires. Quel héros, quel récit restera  du XXIe qui se lève ? A l’ère des crises écologiques et des grandes migrations humaines, les héros ne manquent pourtant pas. En 2011, une poignée d’hommes transgressent tous les protocoles, utilisent toutes les ressources créatives de leur ingéniosité, recourent au formidable sursaut  de leur instinct, pour déployer la puissance du bon sens et de leur générosité, forçant manuellement les portes d’une irradiation inouïe. Assiégé par un séisme, une nature faisant déferler des vagues de 15 mètres, le siège d’une entreprises aux ordres ineptes, un gouvernement parasitaire, des protocoles de secours débordés par l’inimaginable, un homme [1] a empêché un désastre planétaire en transgressant les procédures, en mentant et en contournant la hiérarchie. Injectant l’eau du tsunami dans le dernier réacteur, il évite la destruction complète de tout l’est du Japon ancré à une boussole vitaliste et à une philosophie qui put prendre corps. Que reste-t-il de sa parole ? Et qui connait seulement son nom ? Que peut pour notre avenir cet héroïsme moderne dissolu, sans visage, sans nom et sans récit ?

Que peut-il face au récit marketing avilissant de l’avoir et de l’envie, présentés comme seuls recours au désenchantement ? Que peut-il face aux saturations Trumpistes régressives prophétisées par Dostoïevski [2] : « Moi, ça ne m’étonnerait pas du tout de voir surgir, comme ça, sans prévenir, en plein milieu de cette raison régnante, un monsieur au physique ingrat, ou, pour mieux dire, rétrograde et sarcastique, qui se mettrait les deux mains sur les hanches et qui dirait : ‘Dites-donc, messieurs, est-ce qu’on ne pourrait pas l’envoyer valdinguer, toute cette raison, d’un seul coup de pied, seulement pour envoyer ces logarithmes au diable, et pour vivre à nouveau selon notre liberté stupide ?’ Ca, encore, ce n’est rien, mais le malheur, c’est qu’il trouvera obligatoirement des partisans : l’homme est ainsi fait » ?

Héritiers des hommes de bien, nous pensions pouvoir enfin construire des récits collectifs qui ne seraient plus contre un Autre. Mais le libéralisme, le multiculturalisme et l’universalisme ont  engendré en réaction un narcissisme communautaire, parfois fanatique, qui ne cesse de s’accroître. On estime à 1 milliard les futurs migrants (causes économiques, guerres, catastrophes naturelles). Avec l’exil, le même lot de forçats de la survie afflue à nos portes. Le même lot de cadavres jonche nos rives. Gianfranco Rosi, médecin à Lampedusa, témoin de 10 000 destins dévorés depuis 2014 écrit : « Lampedusa est un morceau de terre détaché de l’Afrique, qui a migré vers l’Europe. Notre destin, c’est d’être une bouée de sauvetage entre deux continents. Pour nous, peuple de la mer, tout ce qu’elle apporte est un don. Les Lampédusiens râlent, disent parfois qu’ils ne veulent plus de migrants. Mais quand on a besoin d’eux, ils sont là, c’est la loi de la mer ». La fraternelle loi de la mer  peut porter secours car ceux qui la pratiquent, reconnaissent leur fragilité, leur vulnérabilité et la valeur fondamentale de la reliance humaine. Albert Einstein n’exprimait pas autre chose quand il clamait : « il est grand temps de remplacer l'idéal du succès par celui du service », service qui, de surcroit, remplit notre besoin anthropologique de reconnaissance, d’amour et de sens. Les sciences expérimentales démontrent d’ailleurs aujourd’hui  comment l’expérience du bonheur est possible avant tout en lien à l’autre, tourné vers l’autre et dans la générosité, mais certainement pas, comme la vulgate psy l’indiquait, en faisant du développement personnel, ou comme la vulgate libérale l’induit, en travaillant, en consommant des produits, des loisirs ou des vacances. [3]

Générosité donc. Le Père Joseph Wresinski disait que « le premier droit d’un homme c’est d’être un homme » et non un rival. Patrick Viveret [4] élargit ce postulat en soulignant que si l’on ne reconnait pas notre fragilité, on crée des carapaces intérieures et extérieures qui génèrent compétitions, puissances dominatrices et incapacité à être responsable vis-à-vis des autres humains et de la planète. Dans ces existences rétrécies, le mal être ne peut plus alors s’alimenter que dans la nature par la prédation, que dans la rivalité par le dépouillement de l’autre, et dans la dépression par une tentative vaine de puiser en soi seulement. Mais face à la générosité et la fragilité, c’est pourtant bien l’éternel récit de la domination et de l’exclusion qui l’emporte aujourd’hui. Celui décrit cruellement dans les livres de Philippe Claudel [5], où les humains, suivant leur intérêt bien compris, ne cessent de se choisir, pour le pire, qu’il faudra ensuite précipiter dans l’obscurité pour pouvoir continuer à vivre. A quelles lâchetés sommes-nous prêts pour conserver notre tranquillité? Jusqu’où peut aller cette boussole de l’égoïsme, de l’indifférence ou de l’hostilité? Dans nos pays d’enfants gâtés, ce sont bien les vieux récits qui reprennent du service. L’accueil des réfugiés met le feu aux poudres : du riverain propre sur lui craignant pour la décote de son bien, au lobby d’extrême droite assurant affichages, publications dans la presse et mobilisation à la sortie du supermarché ou se substituant aux forces de l’ordre à proximité des frontière, pétitions en ligne aux arguments falsifiés et à la tonalité hystériques,  rumeurs, statistiques de tous les « dangers » : vols, agressions sexuelles, pédophilie, crime, création d’une mafia, trafic de drogue, prostitution … ou la banale artillerie de l’entre soi qui réduit à néant le combat des dispositions intérieures contradictoires. Pestilence du refus de l’autre, pestilence du « oui mais pas chez moi ». Pour la première fois, la pensée de ne plus aider l'autre deviendrait universelle. [6]

A ces vieux récits et leur radicalisation, il existe une réponse aussi ancienne qu’eux. Résister, Transformer l’impuissance en puissance d’agir, en éthique de soi. Ne jamais prendre sur soi mais plutôt se déployer et investir le monde, l’Autre. L’émotion du futur est bien la colère. La colère comme ouverture au monde, la colère comme opposition à notre indifférence, notre honte, notre tristesse, notre impuissance et notre peur, vectrices de soumission et d’abdication de notre humanité. La colère comme « revendication d’un devoir-être ». [7] Exister, Résister, avec Germaine Tillion, qui conseillait : « quand je vois quelque chose que je ne peux pas supporter, j’agis ». Agir généreusement pour l’Autre, voilà un récit inépuisable, prometteur et qui fut aussi, sans doute, notre récit fondateur.

Marie-Anne Mariot


Titre : Germaine Tillion, « Une vie, une œuvre », France Culture, 01/09/2012.

[1] Masao Yoshida, mort d’un cancer en 2013. Guarnieri et Travadel, Un récit de Fukushima. Le directeur parle. PUF.

[2] Dans « Les carnets du sous sol ».

[3] www.sciencesetavenir.fr

[4] Patrick Viveret dans « le mardi des Bernardins », mars 2017.

[5] Philippe Claudel explore le rapport à l’Autre, l’étranger dans « Le rapport Brodeck » et notre rapport aux migrants dans « L’archipel du chien », Stock, 2018. 

[6] https://www.franceculture.fr

[7] Michel Erman. (2018). Au bout de la colère, une émotion contemporaine, essai PLON.