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  • Emmanuel Ferrand

storytelling scientifique et cargo-cult technologique

Le discours scientifique traditionnel, tel que publié selon des standards établis au cours du XXème siècle dans les revues peer-reviewed, aime à se présenter comme un compte rendu objectif, formel et formaté, froid et sans jugement de valeur. Et donc sans recours aux effets de style propres à la forme du récit. Si les grandes épopées scientifiques ont toujours donné lieu à des récits édifiants destinés au grand public, les évolutions récentes dans l'organisation du système de production scientifique, principalement le basculement vers une recherche organisée autour de projets à court terme portés par des chercheurs précarisés qui se retrouvent mis en concurrence pour obtenir les budgets, ont conduit à des changements notables dans la manière dont la communauté scientifique échange et évalue sa recherche. On observe la mise en place de véritables stratégies de marketing scientifique, destinées à renforcer la visibilité de résultats qui autrement seraient noyés dans une surproduction exponentielle. Dans les universités modernes, on supprime des postes de chercheurs pour investir dans la communication et le storytelling. Il faut faire rêver les décideurs pourvoyeurs de crédits et convaincre le contribuable de l'intérêt qu'il y aurait à dépenser de l'argent public dans la science. Dans un contexte où l'étudiant doit souvent s'endetter pour profiter d'une éducation de plus en plus chère, l'institution universitaire doit aussi convaincre le « client ». Ainsi, l'université scientifique Paris VI, fondée en 1970 (à la suite du démantèlement de la faculté des sciences, fondée en 1811), vient-elle de prendre le nom de Sorbonne Université, et se présente comme « créateurs de futurs depuis 1257 » (notons qu'elle partage le nom « Sorbonne » avec au moins deux autres universités parisiennes, et que la référence à la faculté de théologie fondée par Robert de Sorbon est pour le moins curieuse). Au niveau des laboratoires et des équipes de recherche, l'accent est mis aussi sur des opérations de communication de plus en plus aventureuses, et les jeunes leaders de la science ne répugnent pas à littéralement se mettre en scène dans des présentations « inspirantes » (format conférences TED). Suivant les principes de l’économie de l’attention, on doit produire un discours lisse et sur-simplifié, destiné à se rendre audible dans une surenchère d'annonces toutes plus positives et porteuses d'avenir les unes que les autres.

Alors que les valeurs qui fondent la démarche scientifique sont en principe le doute, la parcimonie (le fameux « rasoir d’Occam ») et la persévérance dans l’étude, ces nouveaux discours proposent une vision binaire, démagogiquement émotionnelle et orientée vers la promesse. Dénuée d’inscription culturelle, sociale et historique et par ailleurs adaptée aux formats courts et percutants, cette vision est par construction compatible avec la globalisation et les réseaux. Il s’agit d’une narration qui a ses prédicateurs charismatiques et qui est à la science ce que le fondamentalisme salafiste est à l'Islam sunnite, ou le mouvement évangélique pentecôtiste au Protestantisme. Ainsi parle-t-on encore aujourd'hui au grand public (et dans les livres de classe) dans les termes du « dogme central de la biologie moléculaire » (formulé par Francis Crick en 1958, selon lequel l’ADN donne de l’ARN qui ensuite donne des protéines, suivant un principe mécaniste et univoque), pourtant remis en cause par les avancées de la science moderne. Sur ces bases, le transhumanisme (directement ou indirectement financé par les GAFAM) recrute ses croyants, à l'heure où les « ciseaux génétiques » CRISPR Cas 9 font le buzz sur les réseaux sociaux.

Le monde souffre objectivement des dettes écologiques et sociales laissées par une industrie lourde extractiviste qui nous a fait vivre à crédit (charbon, pétrole, acier, béton, agro-industrie). Dans ce contexte, la science privée de sa dimension humaniste et universelle est assignée à la production d’un nouvel horizon technologique pour le capitalisme, celui de la convergence NBIC (Nanotechnologies, Biotechnologies, Informatique, Sciences cognitives). Dans ce récit utilitariste et solutioniste qui se répand de manière virale sur les réseaux sociaux car il est en réalité fait pour lui, la science moderne va non seulement nous guérir des plaies chroniques de notre monde industriel et urbain (cancer, Alzheimer, Parkinson, malnutrition, pollution,…), mais elle va aussi nous permettre de surmonter le dérèglement climatique avec de nouvelles plantes plus résistantes. Se profile le fantasme d’une « agriculture cellulaire » totalement hors-sol réalisant enfin le rêve techno-écologiste de Marcelin Berthelot, tandis que l’on imagine palier la 6ème extinction massive de biodiversité en créant ex-nihilo, dans une sorte de fuite en avant prométhéenne, de nouvelles espèces et de nouvelles formes de vie.

Richard Feynman a forgé en 1974 le concept de Cargo Cult Science pour signaler le danger de voir se développer un discours pseudoscientifique au sein même de la communauté scientifique. Il est plus que temps aujourd'hui de retrouver l'ambition intellectuelle de ce grand scientifique doublé d'un grand passeur de savoir, de se libérer des récits simplistes et utilitaristes et d’accepter avec humilité la complexité du réel d’un côté et l’étendue de notre ignorance de l’autre.


Emmanuel Ferrand