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  • Janique Laudouar

suis-je une mutante ?

Il faut que j'en parle, que tout le monde sache. Suis-je une mutante ? Peu à peu, moi qui me passionnait pour l'information et l'action, je lâche prise. Le réel fuit, il n'a plus de consistance, le café du matin n'a plus de goût, les gestes à accomplir deviennent dénués de sens, le quotidien ressemble à une mauvaise fiction. Je suis une étoile aspirée par un trou noir, je ne trouve plus de lumière en ce monde. Je suis déjà ailleurs, je pressens qu'une autre forme de vie m'attend, délestée de la lourdeur des tâches imposées. Suis-je une mutante ? Je sais que je n'aurai  plus besoin de mon corps pour exister, que je serai un jour  reliée par les milliards de neurones de mon cerveau à une soupe frémissante, où régnera la bonté, l'empathie, l'intelligence, la joie, et où il suffira de penser et de créer pour exister sans contrainte. Où les âmes sœurs se tendront la main, d'humain à humain, sans crainte d'être rejeté, abusé, abandonné. Les êtres rencontrés dans une vie se cotoieront dans l'harmonie. Leur présence sera semblable à ces livres qu'on ne lit plus, mais qu'on laisse dans notre bibliothèque parce qu'ils sont précieux, ont contribué à forger ce que nous sommes. Le mot fin n'existera plus, même si l'immortalité n'est pas encore atteinte, on y travaille, elle est proche. Avant la fin de la mort il y a la fin de l'homme tel qu'on l'a connu, jacassant, menteur, arnaqueur, alors qu'à côté se bâtit un monde du silence où les cerveaux connectés se sourient et se comprennent.  

Mais non, je ne suis pas une acharnée du transhumanisme. Il n'est pas envisageable que je continue à supporter l'aveuglement du vieux monde,  sa violence   ses errances,  quand une nouvelle promesse d'humanité  commence  à surgir, lumineuse ; evidente.  Cela fait des années que ma  vie virtuelle a pris le pas sur ma vie réelle. Maintenant je ressens un dégoût pour des tâches qui depuis longtemps devraient être accomplies par nos amis les robots. Trier et répondre aux masses de courrier, aux impératifs de l'adminsitration a fini par dévorer ma vie. Je ne le fais plus.  Depuis longtemps je ressens une exaspération face à l'acharnement de la gouvernance mondiale  à tenter de résoudre les problèmes avec des instruments qui n'ont plus cours, Forçément, ça ne peut pas marcher. Dysfonctionnement général. Plus personne au guichet, au téléphone, aux pompes à essence, des erreurs et des arnaques partout, qu'on passe son temps à rectifier, Des hangars gris et leur logo criard édifiés par centaines dans les campagnes, vendre, vendre, vendre à tout prix. Mais combien de fois peut-on acheter un lave-linge dans une vie ? Assez. Il y a de par le monde des mutants comme moi qui sont déjà ailleurs, à l'oeuvre  avec d'autres outillages, d'autres valeurs. Mais sont-ils écoutés ? Il y a des femmes qui veulent renverser l'oppression millénaire. Réussiront-elles ?  

Un point de non retour a été atteint avec l'épidémie de suicides d'adolescents, la mutiplication de jeux absurdes et morbides. J'ai pensé « ce monde est contaminé ». L'Arche de Noe, les dinosaures disparus, les Pyramides, le Moyen Age, les explorations, les guerres, les religions, les colonisations, le Pôle Nord, le désert,  toute cette civilisation qui a été mienne est sur le point d'être engloutie dans une marée sombre, un tsunami délétère et définitif. Comme d'autres, j'attends d'être transportée, au sens propre comme au sens figuré. J'ai pris  une participation dans plusieurs entreprises qui ont pour objectif d'augmenter et relier nos cerveaux. J'imagine le pays des Mutants comme un océan rose et soyeux, traversé d'éclairs de génie émanant de  neurones en transe. Et ma vie comme une partie de ping pong de cerveau à cerveau échangeant idées et sensations inédites pour co-habiter avec force et imagination dans ce nouveau monde. Peu importe si je termine un jour mon existence le corps vieillissant dans une chaise roulante, mon esprit sera connecté à jamais. Avec vous, avec vous tous, mutants comme moi.


Janique Laudouar