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  • Stéphane Simon

la responsabilité en art

En avril 2016, s’est tenu à Paris à Bercy un évènement organisé par la Banque Publique d’Investissement (BPI) qui s’intitulait « Changer le Monde ». À cette occasion, un grand nombre d’entrepreneurs, de décideurs, de figures influentes du monde des affaires et de la communication ont pris la parole devant une assemblée attentive à la recette miracle, aux mots clefs, aux idées révolutionnaires et innovantes. Parmi ces personnalités, Jacques-Antoine Granjon, Président Fondateur de Vente-Privée, dont le succès fulgurant est sans cesse exponentiel depuis la création de sa société, a rappelé un principe simple, presque décevant de par sa simplicité, mais qui contient sans aucun doute sa part de vérité : pour qu’une entreprise fonctionne, mais aussi pour que la société civile continue à fonctionner, « chacun doit faire sa part ». Des propos qui peuvent être interprétés de mille manières. Celle que je souhaite retenir a un lien direct avec la notion de responsabilité.

La responsabilité de chacun vis-à-vis de soi-même d’abord, de son entourage proche mais aussi vis-à-vis des autres. Chacun par son apport, qu’il soit intellectuel ou manuel, fruit de réflexions ou représenté par des litres de sueurs, chacun est lié aux autres, à l’autre. C’est encore plus flagrant si l’on considère l’envie de transmettre mais également celle de recevoir qui anime bon nombre d’individus. Rien, ou peu de choses aujourd’hui, peut se réaliser sans l’autre, sans une collaboration extérieure, sans que l’apport d’un plus petit ou d’un plus grand ne soit nécessaire. Comme le diraient les dirigeants de l’un des rares fonds de dotation philanthropique français RAISE - Gonzagues de Blignières et Clara Gaymard - il ne s’agit plus aujourd’hui de David contre Goliath mais de David avec Goliath. Il semble un peu dépassé ce temps où Picasso déclarait, avec tout le respect que l’on peut avoir pour cet immense artiste, que rien de grand ne peut être fait sans la solitude. C’est toujours en partie vrai, mais la donne a changé, les cartes ont été rabattues et les logiques collaboratives ont refait leur apparition, notamment grâce au développement de la communication numérique.

Les logiques collaboratives ont toujours existé. Elles sont par exemple à l’origine de l’un des mouvements artistiques les plus incroyablement prolifiques et créatifs en Europe au début du 20ème siècle : l’Art Nouveau. Partout, dans toutes les grandes capitales d’Europe, des artistes se sont unis, rassemblés, ont échangé leurs idées, se sont mutuellement inspirés pour s’inscrire dans un courant que l’on a qualifié « d’art partout et d’art pour tous ». Déjà était présente cette idée d’une responsabilité collective qui voulait donner à voir du beau, non seulement aux familles aisées mais également à l’Homme de la rue. Les entrées de métro à Paris signées Guimard en témoignent. L’élégance des formes courbes, fluides et inspirées de la nature aiguisait l’œil du passant, lui donnait à voir autre chose que la rigidité ou la dureté du quotidien.

Cette notion de responsabilité, on la retrouve par exemple chez la plupart des grandes maisons de luxe françaises. En avril dernier, le Groupe LVMH, à l’occasion d’une initiative appelée « Les journées Particulières », a ouvert les portes des ateliers de grandes marques de la mode, des spiritueux et de la Haute-Joaillerie. A l’occasion de la visite de la Maison Chaumet, Place Vendôme, les visiteurs ont appris que le Groupe LVMH avait développé l’Institut des Métiers d’Excellence (IME) pour assurer la préservation et la transmission de savoir-faire artisanaux tout en valorisant la filière des métiers de l’artisanat, de la création et de la vente auprès des jeunes générations. Reconnus dans le monde entier pour la qualité de leurs créations, les artisans des Maisons du groupe LVMH sont détenteurs de savoir-faire précieux. Ils occupent des métiers pourtant souvent méconnus des plus jeunes. A travers l’Institut des Métiers d’Excellence, LVMH veut les faire connaître et y attirer les jeunes les plus méritants en leur donnant la possibilité d’y accéder aux seules conditions de leur talent et de leur motivation dans un esprit d’égalité des chances. 110 alternants ont intégré le dispositif à la rentrée 2015-2016. Ils bénéficient d’un cursus particulier alliant enseignement technique et théorique à l’école, expérience au sein des différentes Maisons de LVMH, rencontres avec des maîtres artisans et master class avec des créateurs et des experts métiers. C’est aussi cela une des définitions possibles de la responsabilité dans la sphère artistique.
En échangeant avec Benoît, joaillier depuis 26 ans au sein de la Maison, il apparaît clairement que ce qui lui importe est de transmettre son savoir à un joaillier plus jeune avec lequel il va fonctionner en binôme. Il se sent responsable dans le fait que les savoir-faire de la Maison perdurent, voire se modernisent, sans rien ôter des mêmes gestes séculaires qui sont pratiqués depuis plus de 200 ans. Mais la notion de responsabilité chez Chaumet ne se limite pas qu’à la transmission de maître à élève ou à apprenti. Elle rejoint une conception très actuelle de la création artistique : celle du travail de collaboration, de coopération, où chacun s’implique, voire se responsabilise, à toutes les étape du processus créatif. Dans le cas de la maison Chaumet, par exemple, le joaillier, aussi exceptionnel soit-il, ne peut produire une pièce sans l’intervention d’une autre personne clef en amont et en aval de son travail : la polisseuse, métier spécifiquement et exclusivement féminin. Sans elle, impossible de pouvoir sertir les pièces sur les montures (elles perdraient en éclat), impossible également  d’assembler les 200 à 300 pièces d’orfèvrerie qui composent une parure de haute-joaillerie et qui ont fait la renommée de la Maison à travers le monde. On le sait, ces métiers peu connus du grand public jouent un rôle fondamental dans la fabrication de pièces artistiques, quelle que soit la discipline. Et dans l’art, comme dans d’autres secteurs d’activité, ce qui semble dominer dans ce processus de collaboration créatif et artistique, c’est l’envie de participer à une œuvre collective basée sur l’échange, la volonté de faire émerger une pièce unique, de s’investir dans une aventure humaine qui sera partagée. Chacun étant responsable de la réussite de l’autre, sur le plan de la satisfaction personnelle mais aussi avec une idée, celle de pouvoir revendiquer la force du groupe.

Le groupe, c’est ce dont il est question en art aujourd’hui, de façon de plus en plus généralisée et de plus en plus récurrente. Travaillant personnellement sur un important projet d’art plastique depuis 3 ans, j’aurais pu prendre la décision de mener seul mon cheval de bataille, souhaitant m’approprier les honneurs et la gloire à titre exclusif en cas de succès. Dans un texte signé de Stéphane Bouquet sur le travail de réalisation cinématographique de Gus Van Sant ont peut lire que « aucune idée esthétique n’appartient à son supposé créateur. Le modèle de société que proposent les artistes qui signent hystériquement leurs créations, et hurlent volontiers au plagiat, n’est politiquement pas très souhaitable parce qu’en affirmant cette idée de propriété absolue de leur œuvre (comme on s’approprie des biens ou des corps), ils interdisent la mise en commun et la constitution de l’être ensemble ».
Le projet de sculpture et d’art numérique qui m’occupe depuis 2013 n’aurait pas pu voir le jour, en tous cas n’aurait pas pu connaître l’évolution qu’il connait aujourd’hui, sans une multitude de rencontres, d’échanges, de collaborations avec des chercheurs, des sociologues, des anthropologues, des historiens d’art, d’autres artistes, des designers numériques, des ingénieurs de l’image, des fabricants etc… Au fur et à mesure des rencontres, le projet s’est enrichi, s’est crédibilisé, s’est concrétisé pour revendiquer le statut d’œuvre d’art. Car, s’il me semble que l’artiste porte une responsabilité, c’est bien celle de ne pas faire et montrer n’importe quoi. Il s’agit de proposer un travail qui ait du sens, qui va venir nourrir l’imaginaire, le plaisir visuel mais également la réflexion du regardant. Et grâce encore une fois à l’incroyable révolution que nous vivons depuis une dizaine d’années, les collaborations ne connaissent plus aucune frontière. Des équipes de concepteurs travaillant à Lisbonne, Miami, New York, Paris, Shanghai sont à pied d’œuvre pour formaliser une idée de départ - qui m’est venue lors d’un voyage à l’étranger - et donner vie au projet. Ils ont décidé de s’engager de manière responsable, sans la moindre contrainte d’aucune sorte, dans la création d’une œuvre où chacun « fait sa part » et sera reconnu à sa juste valeur comme à la fois faisant partie d’un tout, tout en préservant son identité individuelle. C’est ainsi que je définirais aujourd’hui les enjeux rattachés à la notion de responsabilité ou autrement dit, l’engagement individuel au service du collectif.



Stéphane Simon