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  • (Presque) fictions

  • Hugo Verlinde

we love art
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Les préparatifs de la manifestation avaient commencé. L’évènement se déroulait en plu-sieurs points d’une île au relief saisissant. Larges vallées, ascensions vers des pics verti-gineux, points de vue majestueux sur la mer Egée, et le soir par beau temps, nous pou-vions voir jusqu’aux lumières d’Athènes.

L’île paraissait sortir d’un rêve. Les visites y étaient restreintes et le gouvernement grec avait veillé à ce que cette île n’accueille que ponctuellement des manifestations de ce genre. C’est pourquoi l’accès fut limité à mille personnes. Les télévisions assuraient la re-transmission pour le plus grand bonheur des internautes.

Il y a de cela plusieurs décennies, le sculpteur suédois Carl Milles avait élu domicile sur cette île. Son atelier avait commencé au centre de la maison et s’était prolongé naturelle-ment jusque dans les jardins à étages. Ses sculptures s’y étalaient à leur guise. Figures longilignes d’une grande gaieté, représentées seules ou en groupe, elles semblaient pho-tographiées dans leur mouvement et dans un équilibre qui paraissait défier les lois de la gravité. Dans les dernières années, les plus marquantes, à l’aide de socles possédant des armatures cachées en acier et par des procédés connus de lui seul, l’artiste éleva consi-dérablement la hauteur de ses sculptures. Il fallait lever les yeux au ciel pour voir danser des anges à 10 ou 15 mètres au dessus de nos têtes. Et le nez en l’air, nous percevions alors ce contraste stupéfiant entre la terre et le ciel, entre les matériaux de la sculpture et la présence palpable de l’air. Milles excellait à rendre le bronze aérien. Toute son œuvre pouvait se résumer ainsi : une invitation à la légèreté.

De l’œuvre de Carl Milles, les organisateurs avaient surtout été séduits par la prouesse technique. Le défi que le sculpteur avait relevé servait à merveille le thème de leur exposi-tion : “L’art et la technologie”.

C’est donc sur cette île que depuis maintenant six mois les organisateurs s’affairaient.

Il fallait définir les lieux d’expositions, le parcours du public, la scénographie des œuvres interactives. Il fallait aussi ménager les susceptibilités. Les tenants d’un art purement technologique devaient s’y retrouver, tout autant que les tenants d’une hybridation mesu-rée entre art et technologie. Fort habilement, les appellations les plus diverses pour nom-mer le genre d’art auquel les œuvres appartenaient furent laissées à la libre appréciation des artistes.

En terme de communication, le coup de génie fut sans conteste la Carte Blanche au plus illustre des artistes.

Picasso approchait des 80 ans et s’était vu confié la programmation des œuvres et le choix des artistes. Cette “Carte Blanche à Picasso” assurait à elle seule le succès de la manifestation. Beaucoup avaient commenté les possibles choix de l’artiste et dans les grandes lignes les journalistes ne s’y étaient pas trompés. C’est bien tout le gratin de l’art contemporain qui avait rendez vous avec l’histoire.

Mais à quelques semaines de l’inaugurations et malgré les pressions exercées par l’entourage de l’artiste, un évènement assez curieux avait finit par percer.

Un peintre, un ami intime de l’artiste, manquait à l’appel. Il était resté silencieux.

Picasso en prit ombrage… Il intervint personnellement et lui fit parvenir un dernier mes-sage.

Tout le monde sera là. Non seulement les responsables politiques mais aussi les cri-tiques, les grands collectionneurs et même la jeune génération d’artistes qui admire et ja-louse ton travail. Rends-toi compte, il suffit de dire oui pour le que le monde entier te cé-lèbre. J’aimerai tant être l’artisan de ta célébrité.

L’ancien et mystérieux ami prit son temps mais finit par répondre.

Il semble que cette lettre ait été perdue ou peut-être même a-t-elle été cachée. Quoi qu’il en soit, elle nous est parvenue des années après, bien que l’identité du peintre fasse en-core débat.

Je vois à quel point tu tiens à cette manifestation. Je constate qu’elle t’apporte beaucoup de désirs de toutes sortes et plus encore de satisfactions. Pour ma part, je ne partage plus ce genre d’excitations au point qu’il est de ma responsabilité de décliner ton invitation.

Certes, cette île a été le lieu d’une belle et grande exploration artistique, je suis le premier à le reconnaitre, mais depuis quelques temps, elle est devenue l’exact opposé de ce à quoi j’aspire. La quête de la reconnaissance, le bruit autour de ces supposées nouvelles technologies, le renouvellement de l’art par des procédés purement techniques, la fascina-tion pour la nouveauté et la médiatisation outrancière qui en est faite… Vraiment tout cela m’indiffère.

La méditation sur l’art est un puits sans fond. Les grandes vérités sont à rechercher dans les œuvres des artistes. Certains d’entre nous ont une relation directe avec ces vérités intérieures. Tu le sais mieux que beaucoup, nous avons partagé cela et nous nous exer-cions à créer les conditions d’un tel contact. Aujourd’hui, cette manifestation m’en semble bien éloignée, ne trouves-tu pas ?

Comme on le sait aujourd’hui, cela n’altéra nullement le moral de notre champion. Picasso s’illustra avec beaucoup d’esprit lors de l’inauguration. Le succès annoncé se concrétisa et la manifestation fit grand bruit. Ce fut même le point de départ d’un mouvement d’ampleur où des évènements de ce genre allaient bientôt se produire un peu partout sur la planète.

Un mouvement qui fut baptisé par la suite et comme chacun le sait : WE LOVE ART.


Hugo Verlinde