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  • Emmanuel Ferrand

les paradoxes des réseaux

On observe, dans le champ sociétal et économique, l'éclosion prometteuse de nouveaux modèles faisant la part belle aux idées de mise en réseau, de collaboration, de parallélisme, de distribution (au sens de « calcul distribué »), de relocalisation, de procrastination, de lenteur et de résilience… Ce mouvement accompagne le développement considérable des technologies numériques,  qui en sont en fait la condition nécessaire. Ce vocabulaire est d'ailleurs en grande partie issu de monde de l'informatique.  

À un moment où la planète est confrontée à une série d'enjeux environnementaux vertigineux, ces idées qui s'articulent autour de la révolution numérique représenteraient une voie vertueuse pour sauver le capitalisme et la société techno-industrielle.

Mais on nous cite par ailleurs les nouveaux monopoles et les capitalisations boursières titanesques obtenues, en quelques années, par des jeunes structures emblématiques de ce nouveau monde numérique. En réalité, à l'échelle planétaire, notamment au niveau des pays nouvellement industrialisés, la tendance reste plus que jamais à la disparition rapide des réseaux courts, particulièrement en ce qui concerne l'agriculture et l'alimentation. L'industrie lourde que nous associons au passé a simplement été délocalisée sous d'autres cieux, tout comme la production du hardware, sans lequel les réseaux n'existeraient pas. En quelques années, des marques mondialisées se sont imposées sur tous les segments de la consommation, en parallèle à des marques de distributeurs qui ne sont que le miroir de cette mondialisation.

Greenwashing. Les réseaux courts tels que les AMAP se développent mais restent encore marginaux dans les habitudes de consommation. Ce sont des marchés de niche qui parfois servent de paravent et de faire valoir à la grande distribution (vogue des rayons « bio » dans les hypermarchés). Par ailleurs, le coût énergétique et environnemental des réseaux qui sont censés nous sauver est mal évalué, et la prise de conscience à sujet n'a pas encore vraiment eu lieu. Ces réseaux autorisent le développement sans relâche du low-cost. On prend l'avion, moins cher que le train, comme on prenait le bus autrefois. Le consommateur de la classe moyenne ne semble pas prêt à renoncer à cette mobilité, à Airbnb et à Uber. L'économie s'organise autour de hubs, et les métropoles régionales asphyxient le tissu rural, relégué à la production agro-industrielle.

Au sein de l'université, l'injonction est de créer de la valeur (« valoriser la recherche ») et, s'il le faut, créer de nouveaux besoins, inventer des produits et chercher des marchés pour faire fructifier des portefeuilles de brevets. Le financement de la recherche se fait sur quelques gros projets fortement soutenus au niveau de l'Union Européenne, de la Chine ou des USA. Le chercheur humaniste libre et indépendant se fait plus rare que jamais.

Face à cela, le développement des hacklabs et de la science indépendante, tant vanté dans les médias, n'a pas d'impact appréciable sur la production. Le biohacking est structurellement lié à l'institution et fonctionne avant toute chose comme un dispositif permettant de valider de manière astucieuse auprès du grand public les idées prométhéennes des startups de la génétique. Le mouvement « hacker »  et « maker » s'est fait en grande partie lui même hacker par les théoriciens du management et se retrouve sous le coup d'injonctions utilitaristes qui en brident la radicale créativité.  

Mais si l'esprit du hack n'a pas d'influence notable sur nos modes de consommation, il a néanmoins un rôle fondamental chez les lanceurs d'alertes et plus généralement dans la prise de conscience des enjeux de pouvoir au sein de la sphère technoscientifique. Et surtout, avec en ligne de mire l'éclatement de la bulle. Il ne faut pas jeter le bébé avec l'eau du bain et les belles idées avec leur dévoiement utilitariste.


Ferrand Emmanuel